Abdul Saboor a obtenu la protection subsidiaire de l'Ofpra à son arrivée en France en octobre 2017. Crédit : InfoMigrants
Abdul Saboor a obtenu la protection subsidiaire de l'Ofpra à son arrivée en France en octobre 2017. Crédit : InfoMigrants

Sur la route qui l’a mené d’Afghanistan en France, Abdul Saboor a photographié son exil. Aujourd’hui réfugié en France, il a eu la chance de pouvoir exposer ses œuvres à Paris. InfoMigrants a rencontré ce jeune homme qui, malgré son succès en tant qu’artiste, peine à surmonter ses traumatismes d’exilé.

Le smartphone d’Abdul Saboor ne se repose jamais. Toutes les cinq minutes, il sonne, vibre, s’éclaire. Le jeune afghan ne répond pas pour ne pas être impoli mais ne quitte jamais vraiment l’objet du regard.

Ce smartphone, c’est le lien qui le rattache à l’Afghanistan et à sa famille, restée à Jalalabad, la ville où il a grandi, à 150 km à l’est de Kaboul. Employé de l’armée américaine en tant que logisticien pendant plusieurs années, Abdul Saboor a dû quitter son pays en 2015, menacé par les Taliban.

Abdul Saboor ne lâche jamais son smartphone, le lien qui le relie à son pays d'origine, l'Afghanistan. Crédit : InfoMigrants.Pendant les mois passés sur la route de l’exil, son smartphone est devenu un outil de création, de mémoire et de dénonciation. Abdul Saboor s’est servi de son téléphone pour témoigner et dénoncer les difficultés de l’exil.

Le jeune photographe aujourd’hui âgé de 26 ou 27 ans – comme beaucoup d’Afghans, il n’est pas très sûr de sa date de naissance – s’est surtout concentré sur la Serbie, où il s’est retrouvé bloqué au début de l’année 2017. Ses photos, prises au plus près du quotidien des exilés de Belgrade, sont bouleversantes. Elles montrent le désarroi, la pénurie, les ordures que qu’on brûle, faute de bois, pour se réchauffer, les douches improvisées en plein air alors qu’il neige, les queues pour recharger son téléphone, les blessés en manque de soins.

Abdul Saboor montre une photo de lui en train de se douche, à Belgrade, pendant l'hiver 2017. Crédit : InfoMigrantsSans structure d’accueil disponible alors qu'en janvier-février 2017 les températures descendent bien en-dessous de 0°C, ces migrants ont trouvé refuge dans des hangars désaffectés à deux pas de la gare de Belgrade. Abdul Saboor est parmi eux. Ce qui ne devait être qu’une étape de la route des Balkans, s’est transformée en en impasse quand la Hongrie et la Croatie ont fermé leurs frontières en 2016. Il restera plusieurs mois coincé dans le pays.

"J’ai ressenti un besoin énorme de faire connaître ce qui se passait à Belgrade"

La photographie deviendra alors pour lui une passion et un exutoire. Touchée, une bénévole de l’une des associations d’aide aux migrants de Belgrade lui offre d’ailleurs un véritable appareil photo. Le jeune Afghan poursuit son travail de reporter, telle une mission. "J’ai ressenti un besoin énorme de faire connaître ce qui se passait à Belgrade, d’essayer de sensibiliser un maximum de gens au sort des réfugiés via mes photos. Je me suis donné pour mission de les aider en faisant connaître sort", explique-t-il aujourd’hui.

Au printemps 2017, les hangars sont démolis et les migrants relogés dans des centres d’accueil provisoires. Mais les frontières vers l’Europe de l’ouest restent fermées. Dans les rues de la capitale serbe, désormais écrasée de chaleur, les migrants tournent en rond. Les cas de dépression se multiplient.

Abdul Saboor, doté d’une incroyable énergie, fait face à l’ennui en se rendant utile autant qu’il le peut. Il sert de médiateur culturel entre les Afghans et les membres des associations serbes et joue les traducteurs pour les journalistes de passage.

C’est en juillet 2017 que nous le rencontrons dans les locaux d’une association, déjà son smartphone en permanence dans les mains et un thermos de thé sous le bras.

"La tête pleine de problèmes"

Nous le retrouverons un an plus tard à Paris. Abdul nous racontera son arrivée en France en octobre 2017. Débrouillard, Abdul Saboor a vite su comment lancer sa demande d’asile. La réponse est arrivée trois semaines après l’examen de son dossier et son entretien avec l’Ofpra : il obtient une protection subsidiaire d’un an.

Le photographe attend aujourd’hui de recevoir son acte de naissance pour faire une demande de carte de séjour. En attendant d’obtenir un logement social, il est hébergé chez un Français pas loin de la butte Montmartre. Abdul Saboor n’a pas encore de travail mais il occupe ses journées en s’engageant, comme il le faisait déjà à Belgrade, auprès d’associations. Dernièrement, il a participé à la marche de solidarité avec les migrants qui relie Vintimille à Londres.

Il a aussi vu ses photos exposées sur les murs du ministère de la Culture dans le cadre de l’exposition de l’atelier des artistes exil qui s’est achevée mi-juin. Il a même rencontré Françoise Nyssen, la ministre de la Culture, à cette occasion. Plus récemment, il a été de nouveau exposé dans une petite galerie du 19e arrondissement de Paris.

Pourtant Abdul Saboor est en souffrance, l’exil est semé d’obstacles et de traumatismes dont on se remet difficilement. Il a "la tête pleine de problèmes", explique-t-il. "Ce que je j’ai dans la tête est trop compliqué en ce moment, je ne peux pas apprendre une langue", ajoute Abdul qui reconnaît manquer de nombreux cours de français.

Désillusion

Lorsque nous lui demandons de décrire ce qui le fait souffrir, son anglais ne semble pas suffisant pour exprimer ce qu’il ressent. Il poursuit alors en farsi, sa langue natale. Il explique sa honte de devoir vivre comme un assisté, de ne pas pouvoir s’assumer financièrement, son inquiétude pour sa famille et son pays mais aussi sa déception d’avoir découvert une société française qu’il n’imaginait pas si individualiste. "Ici tout le monde est toujours pressé, les gens mangent seuls, certains dorment dans la rue", souligne-t-il.

Abdul Saboor a aussi fait face au racisme. Il raconte qu’il y a quelques semaines, un policier l’a traité de "terroriste". L’insulte l’a profondément blessé, lui qui a dû quitter son pays pour échapper aux Taliban. "Mon propre frère combat les terroristes, comment peut-il me dire ça ?", s’énerve-t-il encore.

Le jeune Afghan retrouve le sourire, surtout lorsqu’il évoque le Good Chance Theatre, ce théâtre lancé par des Britanniques à Calais et à Paris. Le lieu est dédié aux exilés. Bien sûr, Abdul Saboor y a photographié des regards, des costumes et des moments suspendus dont seul le théâtre a le secret. "Sur les portraits que j’ai faits au Good chance theatre, les réfugiés semblent vraiment heureux", assure le photographe. Et d’expliquer avant même que nous lui posions la question : "Ils ont l’air heureux parce que là-bas, au théâtre, on ne parle jamais de frontières."

 

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