Les migrants attendent la distribution des repas devant la gare de Sarajevo, l 18 juin. Crédit : InfoMigrants
Les migrants attendent la distribution des repas devant la gare de Sarajevo, l 18 juin. Crédit : InfoMigrants

Depuis plusieurs mois, des dizaines de migrants affluent chaque jour en Bosnie, petit État pauvre des Balkans. En traversant le pays, les exilés entendent gagner la Croatie tout proche, et ainsi rejoindre l’Union européenne. L’État bosnien se dit dépassé et peu armé pour répondre à ce défi migratoire. Les ONG et la société civile craignent une imminente "crise humanitaire". InfoMigrants a rencontré de jeunes bénévoles à Sarajevo, devant la gare centrale, unique lieu de distribution de repas pour les migrants de passage dans la capitale bosnienne.

Comme chaque jour depuis le début de l'année, Sadzida, Marco, Owen, Cristina et leurs amis arrivent à 20h devant la gare centrale de Sarajevo. Ils n'ont pas 30 ans, ils viennent des quatre coins de l'Europe et ils s'apprêtent à gérer seuls, comme chaque jour, une distribution de repas pour plus d'une centaine de migrants.

Leur petite voiture blanche - dont on peine à comprendre comment elle peut transporter autant de nourriture - se gare au milieu de la place. L’endroit est austère "mais il est grand, il y a de la place", explique l'un d'eux, en déchargeant les vivres de la banquette arrière. "C’est ce que nous recherchons pour la distribution de nourriture, un endroit grand qui peut accueillir beaucoup de monde". Ce dimanche-là, la petite armée de bénévoles,distribuera près de 300 repas*.

Sadzida, et ses amis font partie d'un "collectif indépendant", expliquent-ils. Certains collaborent ponctuellement avec des petites associations d’aide aux migrants, comme Pomoziba, d'autres avec l’OIM (l’agence de l’ONU pour les migrations). "Il n’y a pas beaucoup d’associations d’aide aux migrants en Bosnie… C’est pas comme en Grèce, par exemple", explique Sadzida, une Bosnienne qui vient régulièrement aider à la distribution de repas. "Ici, on fait comme on peut avec les moyens que l'on a". 

Chaque jour, devant la gare, c’est donc le système D. Pas de tables, ni de tréteaux installés pour organiser la distribution. C’est depuis le coffre de la voiture que tout se déroule. Pas non plus de camionnettes ou de vans pour transporter davantage de nourriture. Une seule portion par personne. Frugal mais mieux que rien.

Les bénévoles s'activent pour décharger la voiture et distribuer les rations alimentaires. Crédit : InfoMigrantsDes hommes jeunes, seuls, originaires du Pakistan, d'Afghanistan, d'Iran

Malgré les difficultés financières et logistiques, les bénévoles se relaient pour être présents quotidiennement. Et l’organisation est rodée. Quand les uns déchargent la nourriture et coupent le pain, les autres distribuent les couverts, installent les deux points d'eau potables – et repoussent gentiment les journalistes et leurs questions. "Il y a de plus en plus de monde, on a du mal à gérer", explique Sadzida.

Face à eux, alignés en deux rangs, environ 200 hommes patientent. Ils viennent majoritairement du Pakistan, d’Afghanistan, d’Iran. Ils sont jeunes dans l’immense majorité, et seuls, sans femmes ni enfants. On croise aussi des Marocains et des Algériens. Aucun ne semble se plaindre de la nourriture et l’ambiance est plutôt calme. "On surveille toujours, parfois, ça se bouscule un peu", précise Owen, un bénévole anglais, venu donner un coup de main pendant quelques semaines.

A 20h, des dizaines de jeunes arrivent d’un peu partout, comme sortis de nulle part. La place était presque déserte quelques minutes auparavant. La gare de Sarajevo, c’est le seul point de rendez-vous où les migrants pourront recevoir une portion de nourriture*. En moins de 30 minutes, ils seront plusieurs dizaines face à la petite voiture du collectif. "Les bénévoles sont gentils", entend-ton ici et là, "ils nous traitent bien", "ici, c’est mieux qu’en Grèce ou en Serbie. Au moins, on se fait pas taper dessus".

Un migrant afghan vient de recevoir son plat de pâtes, devant la gare de Sarajevo. Crédit : InfoMigrantsSarajevo, base arrière des villes frontalières au nord

Jalal, un Marocain de 26 ans, "bloqué" dans le pays, est particulièrement reconnaissant. "En Serbie, on m’a envoyé en prison. En Grèce, j’ai souffert aussi. Ici, la police nous parle bien, la population nous parle bien". Pourtant, Jalal ne veut pas demander l’asile en Bosnie. Pour lui comme pour des dizaines de migrants rencontrés ce soir-là, Sarajevo est une ville de transit, une ville où l’on se repose avant de retenter le passage vers la Croatie, porte d’entrée de l’Union européenne. La capitale bosnienne est un peu la base arrière de Bihac ou Velika Kledusha, deux villes frontalières au nord du pays.

Depuis plusieurs mois, des centaines de migrants empruntent cette nouvelle route migratoire après la fermeture des frontières serbes et hongroises. En changeant de route, en traversant l’Albanie, le Monténégro et la Bosnie, ils espèrent rejoindre plus facilement la Croatie puis l’Allemagne et les pays du nord.

"Il y a beaucoup de migrants qui ne veulent pas rester en Bosnie, mais comme ils se font refouler par les pays voisins, ils reviennent ici", confirme Owen, le bénévole anglais. "Et ils se mêlent aux nouveaux arrivants".

"Nous distribuions chaque soir 70 repas fin janvier à Sarajevo, nous en sommes à 200, 300 au mois de juin", s'alarme Sadzida qui précise que le collectif survit grâce à des dons privés de la société civile. "L’État ne fait rien. Et sans l’aide de l’État, ça va être très compliqué. Quand les citoyens sont en première ligne, c’est qu’il y a un grave problème".

La place de la gare centrale de Sarajevo, quasi-déserte avant la distribution de nourriture. Crédit : InfoMigrants"Nous n'avons pas les moyens d'acheter des tentes, les ONG n'en fournissent pas"

La plupart des jeunes migrants présents ce dimanche sont épuisés. Ils se sentent pris au piège. "C’est de plus en plus dur, ça fait déjà quatre fois que j’essaie de passer en Croatie, à chaque fois, je me fais arrêter et renvoyer ici ou en Serbie", explique Jalal qui ne "sait plus quoi faire". "La dernière fois, les Croates m’ont renvoyé en Serbie. La police m’a dit, c’est 50 euros ou dix jours de prison. Je n’avais pas d’argent, j’ai fini en prison. Je suis sorti, je suis revenu à Sarajevo".

Amid, un jeune Afghan de 16 ans, coincé dans le pays avec ses parents, raconte la même histoire que Jalal. "Nous avons été refoulés 7 fois par les Croates", explique-t-il, en distribuant du pain aux côtés des bénévoles. Amid et ses parents ont la chance d’être hébergés dans la "House of all" de Sarajevo, sorte de Maison des Réfugiés, géré par des bénévoles et différentes associations, où vivent une vingtaine de familles sans papiers. "Mon père pense qu’il vaut mieux retourner en Grèce pour trouver un autre chemin vers l’Allemagne. Moi, j’aimerais peut-être demandé l’asile ici".

Quand les bénévoles quittent les lieux vers 21h 30, la place centrale de la gare se vide rapidement aussi. Difficile de savoir où les migrants vont passer la nuit. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir obtenu une place dans la "House of all" - réservée aux familles avec enfants - passent la nuit là où ils peuvent, dans des immeubles abandonnés, dans des petits hôtels où ils se partagent des chambres à plusieurs, ou dans des gares.

Les bénévoles peuvent difficilement les aider sur ce plan-là. Ahmad, un Pakistanais arrivé à Sarajevo il y a quelques jours avec cinq de ses amis, dort derrière la gare, à quelques mètres du lieu de distribution. Ils n’ont pas de toit, ni même de tentes pour s’abriter des intempéries et du froid, quand, la nuit, la température descend sous les 10 degrés. Les six amis dorment sur un quai peu fréquenté entre deux voies ferrées. Ils disent reprendre des forces avant de continuer le chemin vers la Croatie et d’essayer d’atteindre l’Italie. "Nous avons traversé le Pakistan, l'Iran, la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie et la Bosnie. Nous sommes fatigués, n’avons pas d'argent, nous n'avons pas les moyens d’acheter des tentes… Et les bénévoles n’en n’ont pas. Alors, ils nous ont donné quelques couettes. Mais on s’en sert comme matelas, sinon, c'est trop douloureux pour le dos."

*Les distributions ont lieu devant la gare centrale de Sarajevo. Les repas sont distribués chaque jour à 10h, 12h et 20h. Les week-ends, à 12h et 20h.

Des migrants pakistanais dorment derrière la gare de Sarajevo, sans tentes. Crédit : InfoMigrants
 

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