Daniel a demandé sa citoyenneté cette année. Crédit : Brenna Daldorph.
Daniel a demandé sa citoyenneté cette année. Crédit : Brenna Daldorph.

Cette année, plus de dix élèves de l’école primaire de Surrey Square, dans le sud de Londres, sont en cours d’acquisition de la nationalité britannique, un processus difficile et coûteux. Conscients du stress que cette procédure fait peser sur les familles, le personnel de l’école, mais aussi les autorités locales, prennent la parole pour dénoncer le prix très élevé de la demande de naturalisation et les politiques sévères en matière d’immigration au Royaume-Uni.

Rokibat, 10 ans, a des papillons dans le ventre. Elle se prépare à chanter devant près de 300 personnes réunies dans l’église All Saints, du district de Peckham à Londres. Au signal, elle prend les devants et commence, d'une voix chancelante et hésitante.

"I’m not a stranger to the dark. Hide away, they say, because we don't want your broken parts”, se met-elle à chanter. La pièce est silencieuse et ne laisse entendre que sa voix tremblante. Le public est bouche-bée. En chantant, Rokibat prend confiance, grandit, comme connectée à son héroïne, Beyoncé. Même sans micro, sa voix résonne à travers le bâtiment. "I know there’s a place for us, for we are glorious!", poursuit-elle.

À mesure que la chanson touche à sa fin, le chœur retentit derrière elle. Un tonnerre d'applaudissements s’en suit dans l’assistance.

La chanson, une interprétation de “This is Me” du film "The Greatest Showman on Earth", convient parfaitement à l’élève, fille d’une famille d’immigrés qui a longtemps vécu dans l’ombre. Bien que Rokibat soit née au Royaume-Uni et que ce soit le seul pays qu'elle n’ait jamais connu, elle n’est toujours pas citoyenne britannique. Neuf autres élèves de l’école primaire de Surrey Square sont dans la même situation : nés de parents étrangers, ils demandent aujourd’hui leur naturalisation.

Ce jour-là, la chanson de Rokibat introduit, de manière plutôt inhabituelle, une réunion municipale entre politiciens locaux et citoyens du quartier de Southwark. Un comité d’une trentaine d’élèves et d’une quinzaine de parents est au rendez-vous pour interroger les élus sur les problèmes d’immigration et de citoyenneté qui affectent les enfants comme Rokibat et ses camarades.

 Rokibat rve dtre la prochaine Beyonc Crdit  Brenna DaldorphCar au Royaume-Uni, il ne suffit pas de naître sur le territoire pour obtenir sa nationalité. Les enfants doivent attendre jusqu’à leur neuf ans pour en faire la demande. Pour la petite Rokibat, l’obtention de ses papiers marquera le début d’une nouvelle vie. Jusqu’ici, la situation administrative incertaine de sa mère les a maintenues dans un quotidien extrêmement précaire, à errer de logement temporaire en logement temporaire.

La naturalisation permettra surtout à Rokibat de percevoir des allocations, de voyager et, un jour, d’accéder à l’enseignement supérieur. Cela pourra par ailleurs aider sa mère à obtenir un statut plus rapidement, lui donner le droit de travailler légalement mais aussi de mettre un terme aux frais d’immigration qu’elle doit verser. Là pourrait se dessiner la fin de la pauvreté.

Mais il y a un problème : l’argent. Car au Royaume-Uni, la nationalité n’est pas gratuite. Un enfant qui en fait la demande devra payer 1012 livres (soit environ 1148 euros). C’est l’un des taux les plus élevés en Europe et il représente pour les familles un défi financier de taille.

Lcole primaire de Surrey Square est situe  Southwark dans le sud de Londres Crdit  Brenna DaldorphMais à Surrey Square, une école surchargée dans un quartier populaire de Londres, le personnel travaille sans relâche pour s’assurer que ses élèves l’obtiennent. De nombreux étudiants entamant chaque année cette procédure, les enseignants ont bien saisi l’importance que cela revêt pour les familles, qu’ils aident également à jongler avec une myriade d’autres problèmes allant de pair avec les difficultés administratives, comme la pauvreté, l’insécurité alimentaire, et l’itinérance.

L’école est située à Southwark, un quartier de Londres extrêmement à la population très diverse. S’il se gentrifie rapidement, 35 % de sa population vit toujours dans les zones les plus défavorisées de l’Angleterre, selon le Conseil de Southwark. Et une grande partie des 465 élèves de l’école vit à Aylesbury Estate, souvent désigné comme le plus grand complexe de logements sociaux en Europe.

Selon des statistiques datant de 2013, 36,6 % de la population de Southwark est née à l’étranger, ce qui est au-dessus de la moyenne londonienne (35,8 %) et du Royaume-Uni (13,6 %). Les résidents noirs originaires d’Afrique y sont particulièrement nombreux (16 %).

Fiona Carrick-Davies travaille dans cette école depuis 16 ans. Elle a d’abord été enseignante, puis est devenue coordinatrice “famille et communauté”, un poste similaire à celui d’une assistante sociale. Car si dans de nombreuses écoles les professeurs se concentrent avant tout sur les leçons et les compétences à faire acquérir aux enfants, ici, l’apprentissage académique n’est qu’une partie de leur mission. Cette volonté de soutenir les élèves et leurs parents est même inscrite dans la devise de l’école : “l’excellence personnelle et académique, pour tout le monde, tous les jours”. "Les enfants ne peuvent pas être excellents sur le plan scolaire s’ils ne vont pas bien personnellement", explique-t-elle. "Ça vaut pour les enfants comme pour tout le monde."

Chaque mardi après-midi, l’équipe éducative se réunit autour d’une table pour tenir une réunion, au cours de laquelle ils discutent des élèves les plus en difficulté et de leurs besoins. Beaucoup de familles sont empêtrées dans des problèmes administratifs, qui traînent parfois depuis des années, ou font face à des interdictions de travailler ou d’obtenir des prestations.

Ces problématiques sont si récurrentes que l’école distribue désormais aux nouveaux élèves des flyers expliquant le travail de Fiona Carrick-Davies et le soutien qu’elle peut leur apporter. Mais il faut parfois du temps avant que les familles se confient. “Il y a une maman qui n’est venue me parler qu’après avoir passé des mois à m’observer de loin”, se souvient l’assistance sociale. “C’est le temps qu’il fallait pour gagner sa confiance”.

Lquipe de lcole se rencontre une fois par semaine pour rflchir aux meilleurs moyens de soutenir les lves les plus vulnrables  Crdit  Brenna DaldorphMaintenant, des parents passent chaque jour dans bureau de Fiona Carrick-Davies. Et cette dernière ne se contente pas de leur donner des conseils. À Surrey Square, l’équipe n’a pas peur de mettre la main à la pâte, en aidant des familles à déménager, en visitant de nouveaux logements avec eux, ou encore en stockant des affaires personnelles quand les familles sont entre deux logements temporaires.

Alors quand les enfants racontent leurs déménagements, bien souvent, Fiona Carrick-Davies était avec eux.

“Fi [Fiona Carrick-Davies] est une super-héroïne”, s’exclame un élève en cinquième année [équivalent du CM2].

Fiona Carrick-Davies estime qu’elle voit de plus en plus de familles qui ne reçoivent aucune prestation sociale. Cela concernerait au moins 10 % des élèves de l’école. Or, les frais à débourser sont importants : chaque fois qu’elles renouvellent leur autorisation de séjour, soit tous les deux ans et demi, elles doivent payer d’importantes taxes qui s’élèvent à un peu plus de mille livres, plus un complément de 500 livres pour le National Health Service (système national de santé). Pour une famille de quatre personnes, le total pourra ainsi dépasser les 6000 livres.

Le risque de se retrouver sans toit et sans ressource est donc omniprésent, d’autant que le prix des loyers est très élevé à Londres et augmente rapidement. Selon Fiona Carrick-Davies, un appartement de deux chambres à Southwark peut atteindre jusqu’à 1500 livres par mois (1700 euros), une somme impossible à réunir pour de nombreuses familles d'immigrés.

Quand un enfant obtient la nationalité, il n’est plus nécessaire de payer ces frais. En outre, cela aide généralement les parents à avoir accès à des aides sociales et à bénéficier d’un statut de résident plus facilement.

Fiona Carrick-Davies rencontre la mre dun lve dans son bureau  Surrey Square La mre explique que sa situation devient de plus en plus difficile Crdit  Brenna Daldorph

Quatre enfants de dix ans, la chanteuse en herbe Rokibat, Aishat, Daniel et Anjolaoluwa, sont ravis d’échapper à quelques minutes de classe pour parler à InfoMigrants.

Anjolaoluwa Aishat Rokibat et Daniel demandent la nationalit britannique cette anne Crdit  Brenna Daldorph

Tous les quatre sont ensemble à l’école depuis très longtemps et ressemblent davantage à des frères et sœurs qu’à de simples amis, à la fois impitoyables entre eux mais toujours prêt à se réconforter. Leurs histoires sont toutes similaires. Nés de parents venus du Nigeria, ils demandent cette année leur naturalisation. Et à un moment ou à un autre de leur enfance, leurs familles se sont vues privées d'allocations et se retrouvant en grande précarité. Ensemble, ils échangent des anecdotes sur la vie dans un logement temporaire, entassés à plusieurs dans une seule pièce.

“Ce n’était pas bien”, explique Aishat, une fille douce qui exprime avec précision la situation de sa famille. "Ce n’est pas agréable de partager la salle de bain et la cuisine avec d’autres familles. Tu ne sais pas ce que tu vas trouver dans les toilettes. Des cheveux par exemple. Et dans la cuisine, ça ne sentait pas bon."

Aishat est scolarise  lcole de Surrey Square et demande la nationalit britannique cette anne Crdit  Brenna Daldorph

“Noël à l’auberge ce n’était pas terrible”, ajoute Anjolaoluwa, sa voix teintée de colère face à cette injustice. "Il n’y avait pas assez de nourriture au dîner de noël et d’autres personnes utilisaient à la cuisine."

“Cela m’est arrivé à moi aussi”, intervient Daniel. "Les autres enfants fêtaient leur meilleur Noël et je savais que moi je n’avais pas le meilleur. Parce que je n’ai eu qu’un jean et un pull."

Cette année, leurs familles sont soumises à une très forte pression financière car elles doivent débourser les 1 012 livres permettant à leurs enfants de recevoir leur nationalité. Cette angoisse, tous la ressentent :

“Mon père est toujours fatigué et il se lève très tôt pour travailler", explique Daniel. "On arrive pas à le voir souvent".“Pareil pour moi, il n’est jamais à la maison”, renchérit Aishat. De son côté, Rokibat expliqu’elle et sa mère dorment dans la même chambre au sein d’une maison partagée. “Elle est stressée par l’argent”, insiste la jeune fille.

Aishat Daniel et Rokibat Crdit  Brenna Daldorph

Daniel écoute attentivement Rokibat et répond : “Si j’étais un adulte, je donnerais 300 livres à ta mère !” “Oh Daniel”, s'émeut Fiona Carrick-Davies, tendant la main pour lui caresser le bras.

Lors de la rencontre d’avril avec les élus locaux dans l’église All Saints, le prix de la citoyenneté britannique a été le principal thème abordé par les enseignants, les parents, mais aussi les enfants. Le conseiller municipal de Southwark a accepté de les rencontrer pour discuter davantage de la question. Récemment, le maire de Londres, Sadiq Khan, a lui aussi déclaré qu'il travaillerait à baisser le prix.

En attendant, le personnel de l'école fait ce qu'il peut pour aider les familles. Fiona Carrick-Davies les met régulièrement en relation avec des conseillers juridiques et des organisations locales. L’une d’entre elle, dépendant du Conseil municipal local, fournit des logements d’urgence aux familles les plus démunies.

Un peu plus tôt ce printemps, Daniel était assis chez lui, dans un Forest Hill, quand sa grande sœur de 12 ans Yosola s’est faufilée derrière lui et lui a couvert les yeux avec ses mains. "Que se passe-t-il ?", a-t-il demandé. "Une surprise", a répondu sa mère en entrant dans la pièce. "Je pensais que c'était une batterie", se remémore Daniel. “Mais c’était encore mieux, c’était mon passeport britannique”.

Quand il a vu le petit livret rouge qui signifiait tant pour cette famille, le garçon s’est jeté dans les bras de sa mère : "Je l'ai serrée pendant peut-être cinq ou dix minutes". Lorsqu'on lui demande pourquoi il était si heureux, sa réponse est simple : “Parce que ma mère pouvait arrêter de se battre”.


 

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