Abdallah berce la petite Maria âgée de quelques mois à Sarajevo, en Bosnie. Crédit : InfoMigrants
Abdallah berce la petite Maria âgée de quelques mois à Sarajevo, en Bosnie. Crédit : InfoMigrants

Depuis plusieurs mois, des dizaines de migrants affluent chaque jour en Bosnie, petit État pauvre des Balkans. En traversant le pays, les exilés entendent gagner la Croatie toute proche et ainsi rejoindre l’Union européenne. L’État bosnien se dit dépassé et peu armé pour répondre à ce défi migratoire. Les ONG et la société civile craignent une imminente "crise humanitaire". InfoMigrants a rencontré plusieurs familles syriennes. Certaines ne sont pas au courant de l'existence de places d'hébergement disponibles dans le pays. D'autres préfèrent éviter les centres d’accueil.

Avec sa main gauche, Mays soulève discrètement son pull pour nourrir son bébé, la petite Régine, âgée de six mois. Assise au bord d’une fontaine à Sarajevo, la jeune mère de famille scrute autour d’elle pour s’assurer que personne ne la regarde. Mays est une des rares femmes présentes devant la gare de la ville, ce soir-là. Elle est aussi une des rares Syriennes. En Bosnie, la majorité des 3 500 migrants actuellement présents dans le pays sont de nationalité pakistanaise, afghane, iranienne, marocaine ou encore algérienne.

À ses côtés, Abdallah et Isra, eux aussi Syriens, surveillent deux petits enfants. Le premier, Kaïs, court partout entre les jambes de ses voisins, la deuxième, Maria, s’endort dans les bras d’Abdallah. Le temps se couvre. Il est 20h et les familles s'apprêtent à retourner dans un parc pour passer la nuit, sans tentes, alors que la pluie menace.

Abdallah et ses amis ne veulent pas d’une protection internationale dans le pays. Pour eux, comme pour une majorité d’immigrés, la Bosnie est un pays de transit. "97 % des migrants qui arrivent sur le sol bosnien veulent en partir", rappelle Peter Van Der Auweraert, le responsable de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), en Bosnie. "Les pousser à demander l’asile ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est développer les centres d’accueil", et ainsi leur apporter un minimum de confort pendant leur étape bosnienne. Depuis le début de l’année, seules 600 personnes ont demandé l’asile dans le pays, selon les chiffres de l’OIM.

Abdallah était en Allemagne. Il est venu chercher sa famille en Bosnie après le rejet de sa demande de "regroupement familial". Crédit : InfoMigrantsLes deux centres d'accueil du pays désertés par les migrants

Pourtant, pour ces familles syriennes et pour de nombreux exilés croisés dans le pays, rejoindre un des deux centres d’accueil du pays n’est pas une option. Les deux uniques centres pour demandeurs d’asile du pays, à Salakovac et Delijas, sont d'ailleurs désertés par les 3 500 migrants présents en Bosnie. Selon le porte-parole du ministère de la Sécurité, Admir Malagic, contacté par InfoMigrants, ils ne seraient actuellement qu'environ 120 à être logés à Salakovac et 70 à Delijas.

Pourquoi un tel échec de la politique d’accueil ? La faute, premièrement, à un défaut de communication du gouvernement. Une grande partie des migrants auraient la possibilité de rejoindre un des deux centres d’hébergement du pays, mais ils ne le savent pas. La Bosnie délivre à tous les migrants qui entrent sur son territoire un document - renouvelable plusieurs fois - les autorisant à se rendre dans les centres d’hébergement et à se déplacer librement sur le territoire pendant 15 jours.

Mais aucun des Syriens rencontrés n'est au courant de cette disposition. Barakat a bien en sa possession le fameux papier, mais il ne comprend pas sa signification. "Ça sert à quoi exactement ?", demande-t-il, en le sortant de sa poche. "C’est un papier pour être expulsé ?", questionnent deux autres migrants croisés plus tôt devant une mosquée de la ville.

Le petit Kaïs dans les bras de sa mère Isra, à Sarajevo. Crédit : InfoMigrantsPeter Van Der Auweraert reconnaît que l’État peine à se faire entendre. "Le gouvernement s’est réveillé tardivement sur le sujet migratoire, mais il tente de rattraper son retard. Grâce à ce document, les migrants peuvent pendant la durée de leur séjour en Bosnie se rendre sans crainte dans un centre d’accueil et avoir un accès à un lit, des soins, de la nourriture." précise-t-il.

"Ils ont traversé une guerre, ils savent ce qu'on vit"

D’autres migrants croisés à Sarajevo, eux aussi en possession du document, refusent sciemment de se rendre dans les centres d’accueil. Trop loin, arguent-ils. Salakovac et Delijas se situent en effet à 2h de route au sud de Sarajevo. Or les migrants préfèrent rester dans la capitale pour organiser la suite de leur voyage, rester en contact avec leurs passeurs.

"Pourquoi partir d'ici ? C’est dur, oui, mais la population est gentille avec nous, la police aussi. Les forces de l’ordre ne nous frappent pas, ils nous donnent même du lait pour les enfants", précise Barakat en souriant. Contrairement à de nombreux pays européens, la Bosnie jouit d’une bonne réputation au niveau sécuritaire. La majorité des migrants interrogés - qu'ils soient Syriens, Pakistanais ou Afghans - évoquent la "gentillesse" des policiers. "Ils ont traversé une guerre terrible eux aussi, alors, je pense qu’ils savent ce qu’on vit", explique Abdallah, en continuant de bercer Maria. Sarajevo, ville-étape, permet ainsi aux migrants de se reposer sans pression policière.

400 nouvelles places d'hébergement à Sarajevo

"La population migrante reste en moyenne une dizaine de jours dans le pays avant de tenter de franchir la frontière croate. Aller dans les centres d’accueil, dans des villages hors des centres urbains, c’est clairement les éloigner de leur objectif", explique encore le responsable de l’OIM.

Ahmad et Nour illustrent parfaitement ces propos. Ce couple de Syriens, croisés vers 21 heures dans le centre-ville de Sarajevo, attendent leur passeur. Ils sont arrivés moins de 24h auparavant dans le pays. "Je n’ai pas réussi à demander le regroupement familial en Allemagne alors je suis venue chercher ma femme en Bosnie", explique Ahmad. "Elle avait réussi à passer en Croatie et en Slovénie, mais une femme l’a dénoncée. Elle a été renvoyée à Sarajevo".

Pas question de perdre du temps à rejoindre des centres d’accueil. Le départ vers la Croatie est prévu pour le soir même. "Ils nous demandent 2 500 euros pour nous amener de Mostar jusqu’en Italie", précise Ahmad avec sa valise à la main. "On va pas payer et on va s’en aller".

Le gouvernement a prévu d’ouvrir de nouvelles places d’hébergement dans la capitale bosnienne, à Hadzici, en banlieue de Sarajevo. "Nous allons prochainement installer 400 baraquements dans la capitale. Nous pourrons ainsi plus facilement convaincre les familles et les migrants de s’y abriter le temps de leur passage", précise Peter Van Der Auweraert. "Nous avons 500 personnes par semaine qui arrivent en Bosnie, s’ils s’évanouissent dans la nature et refusent de rejoindre des structures d’hébergement, je crains que nous devions faire face prochainement à une crise de l'accueil doublée d'une crise humanitaire", conclut-il.


 

Et aussi