Des enfants du centre de Salakovac se baignent dans la rivière Mlava, en contrebas du camp. Crédit : InfoMigrants
Des enfants du centre de Salakovac se baignent dans la rivière Mlava, en contrebas du camp. Crédit : InfoMigrants

Depuis plusieurs mois, des dizaines de migrants affluent chaque jour en Bosnie, petit État pauvre des Balkans. En traversant le pays, les exilés entendent gagner la Croatie toute proche et ainsi rejoindre l’Union européenne. L’État bosnien se dit dépassé et peu armé pour répondre à ce défi migratoire. Les ONG et la société civile craignent une imminente "crise humanitaire". InfoMigrants s’est rendu dans le centre de Salakovac, au sud de Sarajevo, au milieu des montagnes. C’est l’une des deux seules structures d’accueil pour migrants dans le pays. Les résidents, essentiellement des familles iraniennes et afghanes, y sont peu nombreux. Ils se disent bien traités et apprécient cette pause rurale dans leur exil.

Asma court vers la rivière en ne cessant jamais de rire, Maya à ses trousses est tout aussi hilare. Les deux fillettes d’une dizaine d’années, sautillent au bord de l’eau en gloussant. La première est Iranienne, la seconde Afghane. Elles sont inséparables. Sur la rive de la Mlava, rivière qui coule au pied du centre d’accueil de Salakovac où elles résident en ce moment, elles retrouvent d’autres enfants du camp et des petits Bosniens du village, ravis de compter de nouveaux camarades de jeux.

Quelques mètres plus haut, les parents d’Asma et Maya flânent dans le petit café installé devant l’entrée du centre de Salakovac. La télévision, installée à l’extérieur, diffuse un match de la Coupe du monde – qui ne semble intéresser personne hormis l'auteure de ces lignes et les propriétaires du bar. "C’est la France qui joue ?", lance Kami, le père d’Asma d’un air moqueur en regardant le résultat (0-0) qui s’affiche en haut de l’écran.

Asma et ses parents Shala et Kami, dans le café à quelques mètre du centre d'accueil. Crédit : InfoMigrantsSalakovac, lieu de convalescence

Kami, Iranien, est arrivé il y a trois mois dans le centre de Salakovac avec sa femme Shala, leurs enfants Asma et Ismaël. La famille s’y repose, loin de la ville, avant de retourner à Bihac, village frontalier avec la Croatie. "La dernière fois qu’on a tenté le passage, mon fils de 17 ans a été frappé par des policiers croates au niveau des côtes. Il a beaucoup souffert", explique Shala, sa mère. "On reprend notre souffle ici".

Salakovac est donc pour eux une parenthèse de convalescence. Le centre est l’une des deux seules structures d’accueil de migrants du pays, situé à deux heures de route au sud de Sarajevo, près de Mostar. Il servait déjà de camp pour réfugiés après les conflits dans les Balkans dans les années 1990. Il a été ré-aménagé à l’occasion de la vague migratoire qui touche la Bosnie depuis le début de l’année.

L'entrée du centre de Salakovac, interdit d'accès aux médias. Crédit : InfoMigrantsParadoxalement, sur les 3500 migrants présents sur le sol bosnien et livrés à eux-mêmes, seule une poignée de personnes a rejoint la structure d’hébergement. D’une capacité de 300 places, il n’abrite actuellement que 120 personnes, selon le ministère bosnien de la Sécurité, en charge des lieux, essentiellement des familles afghanes, iraniennes, pakistanaises.

Une faible fréquentation qui s'explique en partie par sa localisation, avance l’Organisation internationale des migrations en Bosnie (OIM). Perdu au milieu des montagnes, le camp constitue un détour important sur la route vers la Croatie, au nord. Il est donc boudé par de nombreux migrants.

>> A relire : A Sarajevo, des migrants renoncent aux centres d'accueil pour ne pas retarder leur passage en Croatie

"On s’assoit près de l’entrée, il y a la wifi dans la loge des gardiens"

Kami, lui, ne regrette pas d’y être venu. "Nous ne voulions plus dormir à la rue, et nous n’avions plus d’argent. Alors, nous avons accepté de venir ici. C’est un bus de l’UNHCR qui nous a emmenés jusqu’au centre", explique-t-il. Kami et Shala ne font pas grand-chose de leurs journées. Mais ils apprécient le calme des lieux. "Ici, c’est propre, on mange plutôt bien, et les gens sont gentils", résume-t-il, en buvant son café, une cigarette à la main. "C’est vrai que les journées sont longues. On ne peut pas venir tous les jours au café, on n’a pas beaucoup d’argent. Souvent, on s’assoit à l’entrée du camp, là où il y a la loge des gardiens, parce qu’ils ont une connexion wifi", ajoute-t-il en riant.

Le café en face du centre d'accueil. Crédit : InfoMigrantsAvec le voisinage, l’entente est cordiale. Au café, Bosniens et migrants ne se mélangent pas, mais ne se toisent pas non plus. Dans l’unique mini-supérette installée à 50 mètres devant l’entrée du centre, le propriétaire des lieux est même satisfait. "Les gens m’achètent tout le temps des choses, surtout les enfants qui me tournent autour et me réclament sans cesse des glaces. Parfois, ils ont une petite pièce, parfois, je leur offre".

Les enfants et les jeunes constituent l’écrasante majorité de la population du camp. De 7 à 17 ans, on les croise partout, à l’entrée du centre, nageant dans la rivière, au café, dans le magasin d’à côté, sur le bord de la route. Leur présence et leurs rires dénotent avec la dureté des histoires entendues. La petite Asma semble heureuse. "J’ai plein d’amis ici, on va nager, on joue au foot, on va cueillir des myrtilles dans les buissons. L’Iran ne me manque pas du tout", ajoute-t-elle en pouffant.

"Les gens entrent et sortent à leur guise"

À l’intérieur du camp, interdit aux médias et à toute personne extérieure en général, les infrastructures sont en bon état. C’est en tous cas ce que racontent la plupart des familles qui y vivent, en montrant des photos. Ici, pas de tentes, que des baraques en dur. Pas non plus de barbelés au-dessus des barrières. "Les gens ne sont pas emprisonnés, ils peuvent entrer et sortir comme bon leur semble", précise le porte-parole du ministère de la Sécurité, Admir Malagic, contacté par InfoMigrants.

Dans l'unique mini-supérette en face du centre, les enfants achètent des glaces. Crédit  InfoMigrantsLes infrastructures sont fournies par l’UNHCR, l’agence de l’ONU pour les réfugiés. "Nous apportons une aide psychologique, une aide juridique, et nous gérons les transports des migrants depuis Sarajevo jusqu’à Salakovac", précise Neven Crvenkovic, le représentant de l’UNHCR en Bosnie. Shala, la mère de la petite Asma, se dit satisfaite. "Nous avons une grande chambre avec trois lits, même si Ismaël dort par terre. Il y a des douches pour femmes et pour hommes, des toilettes, nous avons aussi de l’eau chaude".

Une famille Afghane installée à la table d’à côté nuance légèrement l’enthousiasme de Shala. Eux se plaignent du manque de suivi médical. Si une équipe de la Croix-Rouge passe effectivement de temps en temps dans le camp, la famille afghane regrette ses trop rares visites. "Ils ne nous soignent pas vraiment, mon mari a du cholestérol, ils ne proposent pas de traitement", explique Zahra, une mère de famille afghane.

Contrairement aux migrants croisés en Europe dans les camps grecs, parisiens ou encore calaisiens, les résidents de Salakovac affirment qu’il n’existe aucune tension entre les communautés. Pakistanais, Afghans, Iraniens, Syriens, cohabitent en paix. Sans doute parce que le camp ne tourne pas à plein régime, sans doute aussi parce que les résidents n’y restent généralement que quelques jours avant de repartir.  

Selon le gouvernement bosnien et l’OIM, plus de 6 000 entrées illégales ont été dénombrées dans le pays depuis le début de l’année. Ils seraient actuellement autour de 3 500 migrants sur le sol bosnien, notamment au nord du pays. L’OIM estime également que 500 personnes arrivent en Bosnie chaque semaine et que seuls 3% désirent y rester.

Une vue de l'intérieur du centre de Salakovac. Crédit : InfoMigrants
 

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