Capture d'écran de la vidéo envoyée par des migrants enfermés dans le centre Tarek al-Matar.
Capture d'écran de la vidéo envoyée par des migrants enfermés dans le centre Tarek al-Matar.

InfoMigrants a reçu le témoignage de Jon, un migrant érythréen actuellement enfermé dans le centre de détention officiel, Tarek el-Matar, en Libye. Selon lui, la nuit, les violences redoublent. Certains sont blessés par balles, d’autres seraient enlevés.

"Nous ne savons pas ce qui est arrivé à ceux qui ont été embarqués". Actuellement incarcéré à Tarek el-Matar, l’un des centres de détention officiels en Libye, Jon*, un migrant érythréen a pu entrer en contact avec la rédaction d’InfoMigrants.

C’est davantage un appel à l’aide – qu’un témoignage – qu’il envoie aux journalistes. Selon lui, les autorités libyennes, en charge de la gestion de dizaines de centres de détention dans le pays, kidnappent régulièrement des migrants.

"Nous ne savons pas ce qui est arrivé à ceux qui ont été embarqués. Nous ne les revoyons jamais", écrit-il dans ses messages. Jon évoque quatre "kidnapping" depuis le mois de juin - dont il a lui aussi été victime. "Ils ont essayé de me sortir du camp. En juin, en juillet et début août. En juin, ils ont pris des gens au milieu de la nuit. En juillet, aussi ils ont pris une vingtaine de personnes. En août, ils ont réessayé mais là, on a résisté", raconte-t-il. Tarek el-Matar compte environ un millier de personnes, hommes, femmes et enfants.

"Ils nous ont tiré dessus"

"C’est la police libyenne qui voulait nous emmener. Ils refusaient de nous dire où on allait. On a crié, on a hurlé. C’était la nuit. Nous avons dit que nous refusions de partir sans l’accord de l’UNHCR. Ils essayaient de nous sortir par la force. Quand ils en ont eu assez, ils ont fini par nous tirer dessus. Il y a eu deux blessés".

Les accusations de Jon sont d’autant plus graves qu’elles concernent un centre de détention géré par le Département libyen de lutte contre la migration illégale (DCIM), qui dépend donc du gouvernement. Les "centres DCIM" travaillent avec les agences onusiennes du Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR) et de l’organisation internationale des migrations (OIM).

Ces centres diffèrent - en théorie - des prisons clandestines, des "ghettos", ces "camps sauvages" qui échappent à tout contrôle. Mais pour Jon, les camps officiels sont tout aussi dangereux. "On a raconté ce qu’il s’était passé à des personnes de l’UNHCR. Mais ils n’ont rien fait", se désole-t-il en suppliant les médias de les aider. "La nuit, il se passe des choses terribles. Je suis sûr qu'ils nous vendent à des trafiquants. Pourquoi refusent-ils de nous dire où ils nous emmènent sans aucun témoin de l'UNHCR ? Pourquoi ils viennent la nuit et pas le jour ?"

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Photo dun migrant bless par balle au bras dans le centre de Tarek el-Matar Crdit  InfoMigrantsSelon l’UNHCR, les "coups de feu" tirés par les Libyens sont "plausibles"

Contacté par la rédaction, l’UNHCR est resté prudent. L’institution internationale, qui a un droit d’accès à Tarek al-Matar, ne confirme aucun kidnapping ou tentatives d’enlèvement.

En revanche, l’UNHCR reconnaît avoir été interpellé par les migrants du centre de Tarek el-Matar sur le sujet. "Des migrants nous avaient alertés sur ce qu’il se passait le soir dans le centre alors nous avons enquêté", explique Paula Esteban, la porte-parole du Haut-commissariat des réfugiés en Libye (UNHCR). "Les autorités libyennes nous ont dit qu’il y avait eu, début août, un transfert de migrants depuis le centre de Tarek el-Matar, qui était surpeuplé, vers un autre centre. Cette information s’est révélée juste, nous avons vérifié", précise encore la porte-parole de l’ONU, qui ajoute que les membres de l’UNHCR n’étaient pas sur place lors de ce transfert.

Interrogé sur les violences et les blessés par balles, l’UNHCR dit ne pas être au courant de coups de feu tirés dans le camp mais considère qu'un tel acte de violence est "plausible" de la part des autorités libyennes.

En début d’année, Amnesty international alertait déjà l’Union européenne sur les tortures des migrants dans les centres de détention officiels en Libye : "ils endurent la torture, la détention arbitraire, les extorsions et des conditions inimaginables dans les centres de détention gérés par le gouvernement libyen", s’était indignée Iverna McGowan, directrice du Bureau d'Amnesty International auprès des institutions européennes.

"Je cache mon portable"

Jon décrit également un quotidien fait de coups et de brimades. "La police libyenne nous frappe sans arrêt. Nous avons besoin d’aide. L’UNHCR est censé nous aider mais on ne les voit jamais. Quand ils viennent, ils ne nous aident pas à sortir d’ici." Dans le camp de Tarek el-Matar, il n’y a pas de télévision. Les téléphones portables sont interdits. Jon prend des risques à parler avec les journalistes et à envoyer des photos et des vidéos. "J’ai caché mon téléphone. Quand j’envoie des messages, des photos, des vidéos, je le fais discrètement", explique-t-il.

"Il y a des maladies, des cas de tuberculose. Il n'y a pas d'air, ici. Tout est fermé sans aération", se désole-t-il. "Nous avons peur. Quand les Libyens s’énervent, ils lancent du gaz lacrymogène dans la salle. Les gens n'arrivent plus à respirer. Aidez-nous."

L’UNHCR est autorisé à visiter la trentaine de centres de détention officiels gérés par les autorités libyennes en Libye. "Nous allons dans les centres le plus régulièrement possible, quand les autorités libyennes nous donnent l’accord, et quand la sécurité y est assurée". L’ONU pourvoit aux besoins humanitaires des migrants, fournit une assistance médicale, des kits d’hygiène.

L’OIM peut également entrer dans les centres de détention officiels. L’organisation internationale des migrations propose un "retour volontaire" aux migrants souhaitant retourner dans leur pays. Elle apporte également une aide médicale. La nourriture, en revanche, est fournie par les autorités du pays.

Le monde a découvert l’horreur des conditions de vie des migrants en Libye après la diffusion d’une vidéo de CNN montrant des sans-papiers africains être vendus dans un marché aux esclaves. Des nombreux témoignages ont ensuite décrit les conditions de vie effroyables des migrants transférés dans les centres de détention du pays après avoir été interceptés en mer. Depuis, les ONG ne cessent d’appeler la communauté internationale à agir pour sortir les migrants du pays.

Selon l’UNHCR, près de 12 000 personnes ont été ramenées en Libye alors qu’elles tentaient de traverser la Méditerranée depuis le début de l’année. L’organisation a également recensé près de 55 000 demandeurs d’asile sur le sol libyen.

*Le prénom a été modifié

Jon montre des petits grenades usages de gaz lacrymogne lances par les Libyens dans le centre de dtention Crdit  InfoMigrants

 

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