Domenico Lucano dans son village, en 2016. Crédit : Reuters
Domenico Lucano dans son village, en 2016. Crédit : Reuters

Domenico Lucano, le maire de Riace, dans la région italienne de Calabre, a été interpellé mardi 2 octobre et assigné à résidence. L’édile, connu mondialement pour sa politique d’accueil des migrants, est accusé d’aide à l’immigration clandestine.

Domenico Lucano est maire de Riace, un petit village de Calabre bien connu. Et pour cause, depuis plusieurs années, l’édile - devenu célèbre - a pris fait et cause pour les migrants. Au point d’outrepasser la loi ? Accusé d’avoir organisé des mariages blancs entre des habitants de son village et des femmes étrangères afin de leur obtenir un titre de séjour, il a été arrêté mardi 2 octobre pour aide à l’immigration clandestine assigné résidence. Domenico Lucano est en outre soupçonné d’irrégularités dans l’octroi des subventions liées au ramassage des ordures de son village, selon les autorités judiciaires. Le maire se serait passé de la procédure d'appels d'offres pour attribuer la gestion des ordures à des coopératives liées aux migrants. 

Dans des extraits d’écoutes téléphoniques liées aux mariages blancs, Domenico Lucano flirte avec l'illégalité. "Vous savez quelle est selon moi la seule possibilité ? Que vous vous mariiez, comme a fait Stella. Stella a épousé Nazareno. Je suis responsable de l’état civil, le mariage avec un citoyen italien, je le célèbre tout de suite", dit ainsi le maire à une jeune Nigériane dans une conversation enregistrée par les enquêteurs.

Dans un autre enregistrement, il assume ses actes. "Je vais vous faire la carte d’identité, je suis hors-la-loi. Je suis hors-la-loi car pour faire la carte d’identité je devrais avoir un permis de séjour encore valable. En plus, vous devriez démontrer que vous résidez à Riace (…). J’assume la responsabilité et je vous dis que ça va", affirme-t-il encore à une autre femme étrangère.

Élu en 2010 troisième "maire au monde"

Dans les années 2000, Domenico Lucano a été l’un des premiers à parier sur l’accueil des réfugiés pour redonner vie à son village de 1 800 habitants. Tout commence en 1998 lorsqu’une embarcation de fortune avec une centaine de Kurdes à son bord échoue sur une plage, à quelques kilomètres de Riace. Domenico Lucano, qui n’est alors pas encore maire du village, décide avec l’aide de ses amis de créer l’association Città Futura. Ensemble, ils organisent rénovation d’une centaine de logements vacants et les met à la disposition des réfugiés.

Élu maire en 2004, il développe la formation professionnelle des réfugiés. Il relance les traditions artisanales locales, laissées à l’abandon faute de main d’œuvre. Des ateliers-boutiques de céramiques, de borderie et de tissage, où se mêlent salariés italiens et réfugiés, voient le jour, et des postes se créent dans l’agriculture et les services d’entretien.

En quelques années, Domenico Lucano a repeuplé ce petit village laissé à l’abandon. Aujourd’hui, un quart des habitants du village sont des réfugiés provenant de Somalie, d’Afghanistan, d’Érythrée, Éthiopie ou encore du Nigéria.

"Je suis née ici, je n’ai jamais bougé, et c’est un miracle", témoignait en août 2018 dans le quotidien Le Monde, Angela, une italienne qui travaille dans un atelier de textile. "Enfant, je n’ai connu que des adieux : tous partaient chercher du travail ailleurs. Adolescente, il n’y avait rien à faire, à partir de 18h les rues étaient désertes. Les débarquements ont redynamisé le village", se réjouit-elle.

Une politique d’accueil des migrants qui le hisse en 2016 parmi les 100 personnalités les plus influentes au monde dans le classement du magazine Fortune. En 2010, il avait déjà été distingué comme troisième "meilleur maire au monde".

Qualifié de "zéro" par Matteo Salvini

L’arrestation de Domenico Lucano, emblème italien de la solidarité avec les migrants, intervient en plein durcissement de la politique migratoire de l’Italie depuis l’arrivée au ministère de l’Intérieur du populiste Matteo Salvini en juin. Ce dernier ne cache d’ailleurs pas son mépris pour l’élu de Riace, le qualifiant de "zéro" dans une vidéo.

Début août, Matteo Salvini va plus loin et décide d’exclure la commune de Riace des fonds du Système de protection pour demandeurs d’asile et réfugiés 2018 (Sprar) pour "irrégularité". Un manque à gagner de près de 2 millions d’euros pour la commune.

La Ligue des droits de l’Homme en France a demandé mardi 2 octobre la libération de Domenico Lucano. "Après la fermeture des ports italiens aux migrants secourus en mer, le leader d’extrême droite [Matteo Salvini, ndlr] poursuit dans la voie de la criminalisation de l’accueil", estime l’association dans un communiqué. La maire de Barcelone a elle aussi pris la défense de l'édile. "Les villes européennes doivent réagir ! Barcelone avec Riace !", a-t-elle déclaré sur Twitter. 

 

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