Ahmed sur le toit de l'immeuble où ce migrant ivoirien a été caillassé par des Tunisiens. Crédit ; InfoMigrants
Ahmed sur le toit de l'immeuble où ce migrant ivoirien a été caillassé par des Tunisiens. Crédit ; InfoMigrants

Depuis l’été 2018, de plus en plus d'embarcations partent de Tunisie pour traverser la mer Méditerranée. En face, l’Union européenne grince des dents. Pourtant, Tunis ne réagit pas, ou si peu. Déjà confronté à une crise économique et sociale majeure, le pays n’a pas - encore - fait de la crise migratoire une priorité. La Tunisie n’a toujours pas mis en place une politique nationale d’asile et il n’existe presqu’aucune structure d’aide pour les migrants. InfoMigrants est allé à la rencontre d’étrangers, à la peau noire, en situation irrégulière ou non. Tous ont été au moins une fois victimes de brimades, d’insultes voire de coups. Ils espèrent que l'historique loi contre le racisme votée il y a quelques jours changera leur quotidien.

Ahmed ramasse deux petites pierres, des morceaux de ciment qu’il a gardés sur le toit au-dessus de sa chambre, en "souvenir". "Voilà, c’est avec ça qu’ils nous ont lapidés", raconte cet Ivoirien d’une voix posée, presque résignée. Ahmed, qui vit sans papiers en Tunisie depuis huit ans, ne s'offusque plus des actes racistes dont il est victime. "C’est arrivé plusieurs fois, c’est comme ça. Ce sont souvent des jeunes Tunisiens qui nous attaquent. Ils ramassent des cailloux, des pierres et nous les jettent dessus". Le jeune homme s’étonne de la multitude de questions à ce sujet. "Vous voulez vraiment qu’on en parle ? Parce que les actes de racisme, c’est fréquent pour les gens comme nous", dit-il en souriant.

"Les gens comme nous" : les personnes à la peau noire. Sur le toit ensoleillé du complexe sportif de Tunis où Ahmed "vit" avec 34 autres migrants, Khadri, un de ses amis ghanéen, ne voit pas non plus l’intérêt d’évoquer si longuement ce sujet. "Ça a toujours été comme ça. On nous insulte. Ceux qui nous agressent, passent de temps en temps  sous nos fenêtres en criant ‘singe’, ‘singe’", ajoute-t-il d’une voix neutre, sans émotion. "Ou alors ils crient : ‘Ya Kahlouch !’ [‘nègres’]".

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En Tunisie, le racisme contre les étrangers à la peau noire est ordinaire, il est presque banalisé par les victimes. "Il y a beaucoup d’agressions verbales, c’est vrai, les gens ne font plus trop attention", résume tristement Ben Amor Romdhane, le chargé de communication du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), une association tunisienne qui vient notamment en aide aux migrants. "Demandez à n’importe quelle personne noire dans la rue, elle vous dira que souvent, elle subit des remarques racistes."

Ahmed montre les projectiles utiliss par de jeunes Tunisiens pour lagresser Crdit  InfoMigrants"Une Tunisienne ne sort pas avec un Noir"

Les victimes sont toujours les mêmes, des Noirs, considérés comme une sous-catégorie sociale. Selon l’Institut national des statistiques tunisien (INS), environ 60 000 étrangers (Européens compris) résident actuellement en Tunisie, soit moins de 1% de la population totale.

Les Noirs tunisiens, essentiellement des descendants d’esclaves, représentant, eux, à peine 15 % de la population. "Il y a les Tunisiens noirs qui sont vus comme des sous-citoyens ici et les résidents originaires d'Afrique subsaharienne qui sont considérés comme des sous-hommes", résume Touré Blamassi, le directeur ivoirien d’ALDA, une autre association qui vient en aide aux Africains subsahariens en Tunisie. "Vous pourrez chercher, aucun Noir n'accède en Tunisie aux hauts postes à responsabilité."

La situation administrative importe peu, et être régularisé n'exonère pas des discriminations. Avoir la peau noire est vécu comme un handicap social, professionnel. Et même affectif, ajoute Touré Blamassi. Les couples mixtes, par exemple, sont encore tabous, précise le militant. "En 2006, j’ai eu une petite-amie tunisienne. Se balader ensemble était impossible. Elle a été insultée, traitée de prostituée…", se rappelle-t-il. "On ne sort pas avec un Noir, parce que le Noir est un danger, un vecteur du sida".

La routine quotidienne rencontre aussi de nombreux obstacles : monter dans un taxi peut devenir un véritable défi et chercher un appartement peut être une gageure, explique à son tour Mohammed, un jeune Mauritanien, membre de l’association ALDA. "Certains Tunisiens écrivent par exemple leurs annonces immobilières en arabe. C’est fait exprès. Ils savent que beaucoup d’Africains subsahariens ne pourront pas lire. Moi, je parle l’arabe et je le lis", continue l’étudiant qui prépare sa thèse de sciences politiques. "Alors, quand les agents immobiliers me rencontrent, ils sont mal à l’aise, ils disent que les propriétaires ne veulent pas d’étrangers. Je leur réponds qu’ils ne veulent pas de ‘Noirs’ plutôt, parce qu’un Français n’aurait aucun mal à se loger", poursuit-il en riant.

Mohammed tudiant mauritanien  Tunis Crdit  InfoMigrantsPropos racistes passibles d'un an de prison

Parfois, les agressions racistes prennent des tournures plus dramatiques et virent à l’ultra violence. En décembre 2016, trois ressortissants de la République démocratique du Congo (RDC), deux femmes et un homme, ont été poignardés à Tunis. "Ça a été la goutte de trop", se rappelle Touré Blamassi. "Il y a eu des manifestations, de la colère. Paradoxalement, cette agression a permis une prise de conscience, ça a accéléré les choses d'un point de vue politique. Peu après, le Premier ministre a demandé l'élaboration d’une loi anti-racisme".

Deux ans plus tard, l'élaboration a pris corps. Le 9 octobre 2018, le parlement tunisien a voté l'adoption de la loi contre le racisme, une première dans le monde arabe. Les propos racistes sont désormais passibles d’une peine maximale d’un an de prison et d’une amende pouvant aller jusqu’à 1 000 dinars (environ 300 euros).

Touré Blamassi, le directeur d’ALDA, une autre association qui vient en aide aux Africains subsahariens en Tunisie. Crédit : InfoMigrants

 

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