A Médenine, devant l'entrée du foyer géré par le Croissant-Rouge. Crédit : InfoMigrants
A Médenine, devant l'entrée du foyer géré par le Croissant-Rouge. Crédit : InfoMigrants

Depuis l’été 2018, de plus en plus d'embarcations partent de Tunisie pour traverser la mer Méditerranée. En face, l’Union européenne grince des dents. Pourtant, Tunis ne réagit pas, ou si peu. Déjà confronté à une crise économique et sociale majeure, le pays n’a pas - encore - fait de la crise migratoire une priorité. La Tunisie n’a toujours pas mis en place une politique nationale d’asile et il n’existe presqu’aucune structure d’aide pour les migrants. A Médenine, au sud-est de la Tunisie, une centaine de migrants patientent dans l'un des seuls foyers d’accueil du pays. Certains sont là depuis plusieurs années. Ils se disent abandonnés à leur sort.

Bientôt trois mois qu’ils seront là. Trois mois qu’une partie des 50 migrants secourus en mer au mois de juillet par le navire commercial Sarost 5, patientent – et s’impatientent – dans un foyer d’accueil à Médenine, dans le sud-est du pays. Ce centre, géré par le Croissant-Rouge tunisien, est l’un des seuls du pays. C’est là que les migrants, naufragés en mer et interceptés par les autorités, sont envoyés. Placé au cœur de la ville de Médenine, aux portes du désert, le centre abrite entre 90 personnes "maximum" - selon une source de l’Organisation internationale des migrations (OIM) présente sur place - et "largement plus" de 150 personnes, selon les migrants interrogés. Presque tous sont originaires d’Afrique subsaharienne, du Cameroun, de Gambie, de Guinée, d'Érythrée.

A première vue, l'endroit paraît calme. Devant le bâtiment, les rues désertes sont balayées par le sable et frappées par le soleil encore chaud du mois d’octobre. Elles ne laissent rien paraître de l’agitation qui règne à l’intérieur du centre. Pourtant, l’ambiance est loin d'être paisible.

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"Rien ne va !"

"Vous êtes des menteurs", crie une voix vers les salariés du Croissant-rouge et de l’OIM qui assurent ce vendredi-là le ravitaillement du centre en nourriture. "Je n’en peux plus. Vous allez dire devant les journalistes que tout va bien ici… Mais ce n’est pas vrai ! Rien ne va !". L' homme en colère, Francis, est Camerounais. Se disant malade, "ne recevant aucun soins, incapable de travailler" et "livré à lui-même", il semble fou de rage. En face, les humanitaires restent impassibles, continuant de décharger la camionnette du Croissant-rouge, sans répondre aux invectives – dont ils semblent être régulièrement la cible.

Dans le foyer les migrants disent ne pas avoir de places suffisantes Certains dorment dans les couloirs Crdit  InfoMigrantsCe n’est qu’un peu plus tard, et à l’écart des migrants, qu’un membre de l’OIM répondra finalement aux accusations dirigées contre son équipe. Selon lui, les migrants reçoivent toute l’aide dont ils ont besoin. Les consultations médicales sont quotidiennes, assure-t-il, "nous payons les examens médicaux, les analyses si nécessaire, nous fournissons les médicaments". De plus, la nourriture est distribuée "en quantité suffisante", et le suivi administratif pour ceux qui ont déposé – ou souhaitent déposer – une demande d’asile dans le pays, est assuré.

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Pourtant, à écouter les histoires des dizaines occupants du foyer devant l’entrée, ces missions ne sont pas assez – voire pas du tout – remplies. Les membres de l’OIM et du Croissant-Rouge font essentiellement acte de présence, déplorent-ils. "En ce qui concerne la nourriture, nous n’arrêtons pas de le répéter : une boite de sardine, un paquet de riz et trois bouteilles d’eau pour la semaine, c’est insuffisant !", s’énerve Landry, un des Camerounais du Sarost 5. "On leur dit tout le temps, ils s’en fichent, ils ne changent rien".

Même désarroi du côté médical. "Il y a un médecin, d’accord, on le voit dans le centre", reconnaît de son côté Benoit*, un migrant guinéen dont les bras sont recouverts de multiples piqûres et plaques, "mais que fait-il ? Rien. Il regarde nos maux et c’est tout. J’ai des boutons partout à cause des punaises dans les lits, je n’ai jamais eu de crème ou de médicaments", ajoute-t-il. "Le médecin nous dit : ‘Je vais voir ce que je peux faire’ et il ne revient jamais vers nous ! Je ne vais plus le voir. Je ne vais pas mendier un médicament. Et puis, je vais m'en sortir. Mais imaginer pour une personne qui a des problèmes plus graves…C’est vraiment décourageant".

Un camion du Croissant-Rouge livre la nourriture aux migrants du foyer Crdit  InfoMigrantsDébrouillardise des migrants

A ses côtés, Simon*, un autre migrant, Camerounais, ne décolère pas non plus. "Qu’ils arrêtent de mentir sur leur rôle… Qu’ils vous laissent rentrer pour voir l’intérieur !" InfoMigrants n’a pas eu le droit de pénétrer dans le centre "faute d’autorisation". 

"Il l n’y a pas assez de places, nous ne sommes pas 90, mais beaucoup plus !", continue-t-il. "Les gens dorment par terre, dans les couloirs, sur les balcons. Les couvertures ne sont jamais changées, elles traînent dans des placards sales. C’est incroyable de prétendre qu'on s'occupe bien de nous !"

Pour pallier les manques, Landry, Simon, Benoit, Francis et les autres fonctionnent donc à la débrouillardise. "Nous allons et venons comme nous voulons. Nous achetons nous-mêmes ce dont nous avons besoin", précise Benoit. De l’eau, souvent, des médicaments, quand la maladie n’est pas trop grave. Ceux qui n'ont pas supporté leurs conditions de vie dans le centre sont partis, "chez des amis", "ailleurs dans le pays", précise-t-on vaguement. 

Au-delà des questions d’intendance, les migrants de Médenine s’inquiètent surtout pour l'avenir. "Ma demande d’asile a été rejetée, et voilà. On ne m’a rien dit de plus, ni de partir, ni de rester", explique Camara, une migrante guinéenne, qui réside dans le foyer avec ses deux enfants de 2 et 5 ans."Je vais faire quoi maintenant ? D’un point de vue administratif, c’est le grand flou", continue-t-elle. Camara a tenté de rejoindre l’Italie avant que son embarcation ne fasse naufrage. Elle a le regard triste, las, comme la plupart de ses camarades ici. 

Camara migrante guinenne du foyer a t prise en photo lors du naufrage de son embarcation le 17 janvier 2018Tunisie, ou le no man's land législatif de l'asile

Cette impasse administrative est une problématique récurrente dans le foyer. Comme Camara, beaucoup de migrants ont été déboutés de leur statut de réfugié, d’autres sont là, sans aucun papier ni procédure de régularisation en cours. "Il n’y a pas de politique liée aux migrants en Tunisie, alors c’est un peu compliqué", reconnaît le salarié de l’OIM. "Ils peuvent rester sur le sol tunisien, il y a une tolérance vis-à-vis d’eux".

En effet, en Tunisie, les questions d’asile et de protection sont déléguées au Haut-commissariat pour les réfugiés de l’ONU (HCR). Bien que signataire de la convention de Genève de 1951 relative aux réfugiés, la Tunisie ne s’est pas dotée d’un cadre légal national nécessaire à son application. Sans cet arsenal législatif, la Tunisie a bien du mal à savoir quoi faire de ces naufragés de la mer. "Jamais rien ne se passe, c’est comme si on nous oubliait ici", désespère Benoit, qui passe ses journées à "marcher dans la ville" quand il ne trouve pas de petit boulot. Certains souhaitent quitter le pays, retenter la traversée de la Méditerranée pour atteindre l’Europe, d’autres aimeraient bien rester, avoir des papiers.

"Même la police ne sait pas quoi faire quand elle nous contrôle sur la route", précise Simon, qui travaille comme carreleur, dans la région, pour 20 dinars par jour (6 euros). "C’est la routine. Les policiers nous arrêtent, nous demandent nos papiers, nous demandent pourquoi nous sommes là, sans papiers, nous leur répondons que nous sommes sous la responsabilité du Croissant-Rouge. Et ils nous raccompagnent au centre". Une routine décourageante. "Si au moins, ils nous donnaient un document, une carte pour dire qu’on réside ici, qu’on vit dans le centre, on se dirait qu'on n'est pas des fantômes ici... Mais même ça, même ce bout de papier, on n’y a pas droit".

*Les prénoms ont été changés

Quelques migrants du foyer posent devant le btiment Crdit  InfoMigrants

 

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