Farooq Naeem, AFP | Des Chrétiens pakistanais protestant, en novembre 2014, à Islamabad, contre le lynchage d’un couple accusé de blasphème sur un Coran.
Farooq Naeem, AFP | Des Chrétiens pakistanais protestant, en novembre 2014, à Islamabad, contre le lynchage d’un couple accusé de blasphème sur un Coran.

Une pakistanaise chrétienne, condamnée à mort pour blasphème, a été acquittée, mercredi, par la Cour suprême du Pakistan. Si cette législation semble d’un autre âge, une dizaine de pays en Europe disposent également d'une loi répressive.

La Cour suprême pakistanaise a annulé, mercredi 31 octobre, la condamnation à mort pour blasphème prononcée en première instance, il y a huit ans, contre la chrétienne Asia Bibi et a ordonné sa libération immédiate. Si la décision a été saluée par les défenseurs des droits de l'Homme, elle a provoqué, dans plusieurs villes du Pakistan, la fureur des islamistes radicaux. L'énoncé de ce verdict intervient quelques jours après le vote de l'Irlande, pays de tradition catholique, en faveur de l'abrogation du délit de blasphème dans la Constitution.

Un crime dans certains pays musulmans, un délit dans une dizaine de pays européens

Sans définition précise, le blasphème fait référence au fait de parler de manière irrévérencieuse de Dieu ou de quelque chose de sacré. Il est considéré comme un crime passible de la peine de mort dans plusieurs pays musulmans du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ainsi que dans certains pays d’Asie du Sud-Est. C'est le cas de l’Afghanistan, l’Iran, le Nigeria, le Pakistan, l’Arabie saoudite ou encore la Somalie.

Toutefois, sans aller jusqu’à la peine capitale, de nombreux autres pays à travers le monde punissent le blasphème par une amende ou une peine de prison. C’est le cas d'une dizaine de pays européens. Comme dans la plupart des pays occidentaux, ces législations sont peu connues, jusqu'à ce que des cas très médiatisés fassent la une des journaux ou soient la cible de campagnes internationales de défense des droits de l'Homme.

FRANCE 24
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Lors de la Révolution française, la notion de blasphème est supprimée avec la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789. Réintégrée sous la Restauration, le délit ne sera définitivement supprimé qu’en 1881 par la loi relative à la liberté de la presse. Vieil héritage du Code pénal allemand, ce délit a cependant subsisté, sans pour autant être appliqué, en droit local d’Alsace-Moselle jusqu’en octobre 2016. Après l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, les sénateurs ont en effet voulu en finir avec cette législation non appliquée depuis 1919 passible de trois ans de prison.

Du papier hygiénique blasphématoire

En Allemagne, la législation sur le blasphème est longtemps restée en sommeil. Jusqu’en en 2006, lorsqu’un certain Manfred van H. a été poursuivi pour avoir distribué des rouleaux de papier hygiénique portant l'inscription "le Coran sacré". Il y eut aussi, dix ans plus tard, le cas Albert Voss. Cet ancien professeur de physique et athée revendiqué a été reconnu coupable de blasphème après avoir barbouillé la vitre arrière de sa voiture de slogans antichrétiens. Il a écopé d’une amende de 500 euros.

Ni l'Espagne ni le Portugal n'ont de lois anti-blasphème, bien que les deux pays aient une législation sur la haine religieuse, rarement utilisée. La situation du Royaume-Uni est unique : le délit de blasphème a été aboli en Angleterre et au Pays de Galles en 2008, mais il reste en vigueur en Écosse et en Irlande du Nord.

>> À lire aussi : Condamnée à mort pour blasphème, Asia Bibi se défend d'avoir commis "le moindre crime"

En Grèce, en 2012, le blogueur Filippos Loizos qui avait créé une page Facebook pour se moquer d'un moine grec orthodoxe a été reconnu coupable de blasphème et condamné à 10 mois de prison. Des milliers de Grecs avaient alors protesté sur les réseaux sociaux contre la condamnation du jeune homme de 28 ans qui avait utilisé un jeu de mots pour représenter le père Paisios comme un plat traditionnel à base de pâtes. La peine de Loizos fut par la suite rejetée en appel.

De fait, les tribunaux grecs ne sont pas contre l’utilisation de la loi sur le blasphème dans le cas des satiristes, même étrangers. En 2005, la caricature du Christ en surfeur nu fumant un joint, par l’Autrichien Gerhard Haderer, lui avait valu une condamnation par contumace de six mois de prison avec sursis. Haderer ne savait même pas que son livre, "La vie de Jésus", avait été publié en Grèce jusqu'à ce qu'il reçoive sa convocation par la cour. Lui aussi a ensuite été acquitté en appel.

L’art devrait-il être au-dessus de la loi ?

L’art est souvent à l’origine des procès intentés pour blasphème en Italie, où la loi en vigueur interdit les déclarations diffamatoires à propos d'une religion reconnue par l'État italien. En 2006, l'auteur Oriana Fallaci a ainsi été accusée de diffamer l'islam dans son livre "La Force de la raison", l'un des volets de sa trilogie sur les conséquences des attentats du 11 septembre. Fallaci est accusée de 18 déclarations blasphématoires, dont une référence à l'islam comme à "une mare qui ne purifie jamais". Les poursuites n’ont jamais abouti car Fallaci est morte durant la procédure.

Au Danemark, en 2017, un homme qui avait posté sur Facebook une vidéo de lui en train de brûler un Coran a échappé de justesse à un procès lorsqu’une loi séculaire sur le blasphème a été abolie sur décision politique.

La Pologne, très majoritairement catholique, n’a pas de loi spécifique, mais il existe une disposition légale interdisant d'offenser publiquement les sentiments religieux d'une personne. La peine encourue peut aller jusqu’à deux ans de prison. En 2002, l'artiste Dorota Nieznalska a été poursuivie pour une sculpture représentant des organes génitaux masculins attachés à un crucifix. Après un procès extrêmement controversé, elle a été condamnée à six mois de travaux d'intérêt général. Mais le tollé international a été tel que sa peine a été interjetée avec succès.

Le Code pénal turc, quant à lui, érige en infraction pénale le blasphème et les insultes religieuses, ainsi que les discours de haine. En 2012, le pianiste Fazil Say a été poursuivi pour avoir exprimé son athéisme sur Twitter et retweeté un message se moquant de la perception islamique du paradis. Il a été condamné à une peine de 10 mois avec sursis. Mais en appel, la Cour suprême turque a infirmé la condamnation en déclarant que les publications de Say sur Twitter devaient être considérées comme une liberté de pensée et d’expression et ne devaient donc pas être punies.

En Irlande, avant l’abrogation de la législation votée le 26 octobre, le dernier cas de blasphème remontait à 1703. Un pasteur et écrivain unitarien, Thomas Emlyn, a été reconnu coupable de blasphème pour avoir écrit dans un livre que Jésus-Christ n’était pas l’égal de Dieu. Emlyn a écopé d’un an de prison et d’une amende de 1 000 livres, une somme élevée à l’époque.

 

Texte initialement publié sur : France 24

 

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