Un bateau vide au milieu de la Méditerranée | Photo: DW/Y.Gostoli
Un bateau vide au milieu de la Méditerranée | Photo: DW/Y.Gostoli

Un avion de sauvetage allemand a repris ses vols en Méditerranée centrale. Il devient de plus en plus difficile de compter le nombre de réfugiés morts trouvés dans la mer. Ylenia Gostoli a assisté à l’un de ses vols.

L'avion de recherche et de sauvetage à quatre places, Moonbird, se dirige tout à coup vers un cargo dans les eaux internationales au sud de l'île italienne de Lampedusa. Neeske Beckmann, la coordonnatrice de vol de 29 ans, prend des photos aériennes et scrute la mer pendant que l'avion tourne au-dessus. Il n'y a personne sur le pont. Le navire ne laisse aucune trace dans la mer, ce qui laisse supposer qu'il ne se déplace pas. 

"Ça doit être le Just Fitz", dit Neeske, en prenant une paire de jumelles. En y regardant de plus près, on découvre en effet le nom Just Fitz III écrit en majuscules sur le côté. La veille au soir, le navire avait répondu à un appel de détresse et secouru une quarantaine de réfugiés et de migrants dans les eaux internationales.

Le Just Fitz, avec une quarantaine de réfugiés à son bord, a été contraint de rester en Méditerranée en attendant de savoir dans quel port il pourrait entrer | Photo : DW/Y.Gostoli

Le navire est ancré au milieu de la Méditerranée, en attendant qu'un port lui soit attribué. Le ministre italien de l'Intérieur d'extrême droite, Matteo Salvini, a déclaré qu'il ne serait pas autorisé à entrer dans un port italien. Et cela pourrait se transformer en un nouveau conflit diplomatique entre l'Italie et Malte.

En juin, le nouveau gouvernement populiste italien a refusé un bateau de sauvetage d'une ONG avec 630 personnes à son bord. Malte a emboîté le pas, forçant l’Aquarius à se rendre en Espagne et à rester en mer pendant une semaine.

C'était la première d'une série d'affaires impliquant des bateaux d'ONG, des cargos et, dans l’un des cas, les garde-côtes italiens qui ont vu des migrants et des réfugiés secourus laissés dans l'incertitude pendant des jours, attendant que les dirigeants européens décident de leur sort. Les conséquences sont visibles depuis la cabine vitrée du Moonbird : la mer est étrangement vide.

La partie de la Méditerranée située au sud de Malte et de Lampedusa a été désertée par des navires qui empruntent désormais des routes plus longues afin d'éviter d'être bloqués pendant des jours. Mare Ionio, le seul bateau de Sea-Watch qui reste, rentre au port. L’Aquarius est à Marseille depuis qu'il a été privé de son drapeau, et trois bateaux d'ONG sont amarrés à Malte.

L'équipage du Moonbird recherche les morts et les vivants, car il n'y a plus de navires pour effectuer les sauvetages.

Scruter la mer à la recherche de réfugiés est un travail dur et frustrant | Photo : DW/Y.Gostoli

Les derniers observateurs de la Méditerranée

Moonbird, un projet conjoint de l'ONG allemande Sea-Watch et de la Swiss Humanitarian Pilots Initiative soutenu par l'Eglise protestante d'Allemagne, a repris ses vols à la mi-octobre après que Malte a arrêté ses missions depuis son aéroport de La Valette.

Il a rejoint le Colibri, un autre avion humanitaire de recherche et de sauvetage, dirigé par des pilotes français volontaires qui ont condamné la réticence croissante des navires commerciaux à répondre aux appels de détresse. Avec la création d'une vaste zone libyenne de recherche et de sauvetage (SAR) en juin dernier, le Centre italien de coordination du sauvetage maritime (MRCC) a transféré aux Libyens la responsabilité d'une vaste zone du sud de la Méditerranée.

Manos Radisoglou, un contrôleur de la circulation aérienne âgé de 30 ans et pilote amateur qui s'est porté volontaire pour piloter le Moonbird depuis mai 2017, montre du doigt le moniteur sur lequel on peut voir la zone que nous survolons, officiellement reconnue comme la zone SAR de la Libye. Elle s'étend à environ 80 milles marins (148 kilomètres) au large de la côte libyenne, dont les eaux territoriales s'étendent sur 12 milles marins, à mi-chemin environ de Lampedusa.

Jusqu'à l'an dernier, explique M. Manos, le MRCC organisait des opérations de sauvetage au large des eaux territoriales libyennes. Dans le cadre d'un accord conclu par l'UE avec le gouvernement libyen d’union nationale début 2017, l'Italie a formé et équipé la garde côtière libyenne. Vingt mille personnes ont été interceptées et ramenées dans leur pays en 2017.

"Lors d'une de mes dernières missions l'année dernière, nous avons repéré un bateau qui était loin de tout, raconte M. Manos. "Nous avons informé le MRCC de Rome que nous l'avions repéré. Le navire le plus proche était à trois heures de route, et il en a été informé. Nous nous sommes envolés et sommes revenus pour donner les dernières indications. Et ça a très bien marché."

Avec les querelles politiques,  les réfugiés sont abandonnés en mer

En raison des violations des droits de l'homme auxquelles sont confrontés les réfugiés et les migrants en Libye, Moonbird ne coopère pas avec les garde-côtes libyens.

"Nous dépendons de l'aide des navires et s'il n'y a personne, la question est de savoir qui les sauvera quand nous les trouverons, et où nous les trouverons ", dit M. Manos.

En septembre 2018, sept personnes sur dix qui avaient quitté la Libye avaient été interceptées et ramenées. Une personne sur cinq est décédée ou a disparu, et ce alors qu’il y a de moins en moins de gens qui quittent leur pays.

Matteo Villa, chercheur à l'Institut italien d'études politiques internationales qui a publié les données basées sur les chiffres du HCR et de l'OIM (Organisation internationale pour les migrations), a admis que ces chiffres sont de moins en moins fiables en raison du manque de moyens de contrôle sur le terrain.

"La nouvelle des deux seules grandes catastrophes maritimes dont nous ayons eu connaissance en septembre nous est parvenue 10 jours plus tard, grâce aux témoignages des survivants ", a déclaré M. Villa. "Nous savons que les décès sont sous-estimés et que nous avons une idée de plus en plus limitée de ce qui se passe. Il n'y a plus personne là-bas."

Le manque de navires de sauvetage dans la Méditerranée est souvent un arrêt de mort pour les réfugiés | Photo : DW/Y.Gostoli

Alors que les querelles politiques empêchent les ONG de faire leur travail, les navires de commerce, qui sont tenus par le droit international de la mer de secourir les navires en détresse s'ils se trouvent à proximité, calculent les côuts d’un tel sauvetage.

"Si les sauvetages cessent, c'est à eux de le faire, comme ce fut le cas en 2013-2014. Et cela devient un problème dès la minute où vous fermez les ports", a déclaré M. Villa, ajoutant qu'une journée supplémentaire passée en Méditerranée peut coûter à un navire commercial entre 100 000 et 300 000 euros (114 000 à 344 000 dollars).

Alors que le Moonbird  s'apprêtait à interrompre ses missions pendant quelques jours pour un contrôle d'entretien, on a appris que les réfugiés et les migrants à bord du Just Fitz III avaient été conduits à Malte. Quelques jours auparavant, un groupe de 60 personnes, dont de nombreux Erythréens, s'était rendu de la Libye à Lampedusa. La plupart ont déjà été transférés du centre d'identification de l'île vers le continent italien. Ils savent qu'ils font partie des chanceux.

 

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