Des soldats patrouillent à la frontière bulgare. Crédit: picture-alliance/dpa/V.Donev
Des soldats patrouillent à la frontière bulgare. Crédit: picture-alliance/dpa/V.Donev

Cela fait 34 ans que l'accord de Schengen a supprimé la plupart des contrôles aux frontières intérieures de l'UE et près de 30 ans que le mur de Berlin est tombé. Pour ceux qui y vivent, l'Europe semble ouverte, mais est-ce vraiment le cas? Selon une nouvelle étude, il y a plus de murs sur le continent aujourd’hui qu’auparavant.

"Les Etats membres de l'Union européenne et de l'espace Schengen ont construit près de 1000 kilomètres de murs, (...) depuis les années 90 pour empêcher les personnes déplacées d'émigrer en Europe", déclarent les auteurs de l'étude*, "Constuire des murs : la peur et la sécurisation dans l'Union européenne."

Dans ce travail, fruit de la collaboration de plusieurs organismes, les deux universitaires, Ainhoa Ruiz Benedicto et Pere Brunet, évoquent non seulement les murs physiques, mais aussi les "murs virtuels". Des " murs maritimes " se sont créés avec les opérations de patrouille en Méditerranée. Sur terre également, le renforcement des systèmes de contrôle aux frontières s'est rétabli, malgré l'accord de Schengen. L'idée de "l’Europe forteresse" n'empêche pas seulement les gens d'entrer, elle "a également des conséquences sur les citoyens qui vivent à l'intérieur des murs", affirment les auteurs. Il s'agit de "murs de la peur alimentés par des partis xénophobes qui, ces dernières années, ont gagné en popularité et exercent une influence excessive sur la politique européenne", disent Ruiz Benedicto et Brunet.

Pas de frontires en Grce

De plus en plus de barrières

Le nombre de nouveaux murs construits a augmenté au cours des deux dernières années. "En 2015, le nombre de murs est passé de cinq à douze." En 2017, le nombre total de murs avait atteint 15. Dix des 28 Etats membres ont désormais des murs à leurs frontières pour empêcher l'immigration. La Norvège aussi, bien qu'elle ne soit pas membre de l'UE, a construit un mur pour empêcher la migration. Selon Benedicto, la Slovaquie a même construit des murs intérieurs "pour la ségrégation raciale". Les contrôles internes dans l’espace Schengen sont passés de trois seulement en 2006 à 20 en 2017. Bon nombre de ces murs sont des clôtures de barbelés électrifiés, et des milliers de soldats et de gardes-frontières sont déployés le long de leur périmètre. Lorsqu'il n'existe pas de barrière physique, les contrôles aux frontières augmentent, comme par exemple sur le pont de l'Oresund entre le Danemark et la Suède.

Construire des murs sur l'eau est le genre de miracle qui aurait pu figurer dans la Bible, mais l'autorité de contrôle des frontières de l'UE, Frontex, a réussi à placer des barrières en mer grâce à des opérations maritimes : Mare Nostrum, Poséidon, Héra, Andale, Andale, Minerva, Hermès, Triton et Sophia. Les auteurs du rapport soutiennent que ces opérations ne visaient pas seulement à "sauver des gens" mais plutôt à "combattre la criminalité". Leur mandat signifie que les réfugiés sont désormais considérés comme une question de "sécurité (...) et de menace".

Coûts du contrôle et de la surveillance

La surveillance s'est également accrue, avec les systèmes informatiques utilisés pour contrôler la migration tels que le système d'informations sur les visas, le système d'informations Schengen et le système de stockage des données EURODAC.

Afin de financer tous ces contrôles et cette surveillance, le budget de Frontex est passé de 6,2 millions en 2005 à 302 millions en 2017. Et 53 millions d'euros ont été affectés aux opérations d'expulsion jusqu’en 2017.

Murs de la peur

Il y a eu une "augmentation inquiétante des opinions racistes ces dernières années", selon l'étude. Cette xénophobie exige alors plus de murs physiques, pour éloigner ceux dont on a peur. Le fait de tenir les gens à l'écart fait alors craindre de plus en plus que des hordes de migrants sont aux frontières et attendent d’entrer.

Manifestation de lextrme-droite en Allemagne

Selon les auteurs du rapport, parmi les 28 membres de l'UE, il y a, en 2018, 39 partis politiques qui prônent une forme de rhétorique anti-immmigrés. Dans dix Etats membres (Autriche, Danemark, Allemagne, France, Finlande, Finlande, Suède, Italie, Hongrie, Pologne et Pays-Bas), ces partis sont fortement représentés au Parlement, et ils deviennent de plus en plus forts. En Italie, la Lega (Ligue du Nord) dirige maintenant le gouvernement, avec le Mouvement 5 étoiles. Ces partis cherchent souvent à criminaliser la libre circulation des personnes, ce qui rend de plus en plus difficile les demandes d'asile.

Les réfugiés perçus comme "problème”

L'étude cite également le philosophe Emilio Lledó qui souligne que "95% des analystes parlent du problème des réfugiés, mais que seuls 5% d’entre eux expliquent pourquoi. Nous devons insister, exiger qu'ils nous disent pourquoi ces gens ont fui. Pourquoi y a-t-il une guerre ? dit-il.

Et ce n'est pas seulement la guerre qui provoque la migration. Les auteurs soulignent qu'en faisant des réfugiés et des migrants le problème, nous ignorons essentiellement tout ce que font les États occidentaux (par exemple le commerce des armes, l'exploitation des ressources, les accords commerciaux subventionnés) qui crée les conditions propices à la migration.

Des rfugis manifestant sur la place de Mytilene ont t attaqus par des membres dun groupe dextrme droite le 22 avril 2018

De l’espoir pour l'avenir

Les auteurs du rapport espèrent que leur analyse approfondie incitera les gens à repenser l'état dans lequel nous nous trouvons. Ils espèrent pouvoir montrer qu'il y a eu une militarisation et une sécurisation progressives non seulement en Europe, mais dans le monde entier. Faire de "l'autre un ennemi (...) nous isole de la réalité sociale internationale et nous éloigne des politiques engagées en faveur des droits de l'homme et de la culture de la paix". Ils demandent aux peuples d'Europe de faire un choix : continuer à rejeter ces " soi-disant étrangers " ou les accueillir et apprendre à vivre ensemble " dans un avenir différent ?

 

*Cette thèse a été publiée par le Centre Delás d'Estudis per la Pau, l'Institut Transnational et l'organisation "Stop Wapenhandel", et fait partie d'une thèse de doctorat d'Ainhoa Ruiz Benedicto pour le programme Conflit de paix et développement de l'Université Jaume I. Les auteurs ont analysé les données de Frontex, l'Eurobaromètre sur le racisme, et examiné les rapports et les commissions de l'UE, de l'ONU et de l'OTAN.




 

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