Ulrith et sa famille d'accueil, à Bayonne. Crédit : Rémi Carlier pour InfoMigrants
Ulrith et sa famille d'accueil, à Bayonne. Crédit : Rémi Carlier pour InfoMigrants

Depuis l'été 2018, des centaines de jeunes migrants originaires d'Afrique subsaharienne arrivent à Bayonne, à 30 km de la frontière espagnole. Certains d'entre eux ont été accueillis par des familles locales. C'est le cas d'Ulrith, un mineur camerounais de 16 ans, qui a été accueilli chez Stéphanie et Pierre, parents de quatre enfants. Reportage.

Lorsque Ulrith, jeune Camerounais de 16 ans, est arrivé à Bayonne, le 24 octobre, il pensait continuer vers Paris, "pour trouver une solution" à sa vie difficile. Après deux ans et demi sur les routes de la migration, à travers le Nigeria, le Niger, l'Algérie, le Maroc et l'Espagne, Ulrith est déterminé à parcourir les derniers kilomètres qui le séparent de la capitale française, ce lieu où dans ses rêves, dit-il, "les hommes marchent avec la tête levée".

Mais ce 24 octobre, ses projets ont pris une autre direction. Après avoir passé une première nuit dehors, place des Basques, avec trois de ses camarades de route, Ulrith et ses amis croisent le chemin de Stéphanie, une enseignante bayonnaise impliquée dans un réseau local d'aide aux migrants. Elle leur propose de venir se laver chez elle, puis d'y passer la nuit. Plus d'un mois plus tard, Ulrith est toujours là. Ses amis, par contre, ont continué leur route ou ont été accueillis ailleurs.

 "L'héberger n'a pas été une décision facile", explique Stéphanie, mère de quatre filles, "mais on s'est retrouvés chamboulés par la situation de ces jeunes. On a beau lire des articles [sur la situation migratoire], on ne sait pas ce que c'est tant qu'on n'a pas croisé leur regard".

"J'ai toujours rêvé d'avoir un frère"

Dans le chaleureux appartement de la famille de Stéphanie, au cœur du quartier historique du petit Bayonne, le jeune Camerounais a vite pris ses marques. "À Bayonne, j'ai découvert un véritable accueil chaleureux. Dans un premier temps, j'étais très réservé, je ne voulais pas m'ouvrir, mais vu le comportement de Stéphanie et sa famille, j'ai compris que j'étais auprès de bonnes personnes", raconte le jeune homme. 

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L'arrivée de ce grand gaillard aux yeux doux dans ce foyer où ont grandi quatre filles a changé quelques habitudes de la famille. "On n'a jamais imaginé qu'on accueillerait un migrant un jour !, affirme Pierre, le mari de Stéphanie, dans un éclat de rire. "Mais le chamboulement de sa venue est bien peu de chose comparé à tout ce que nous pouvons lui apporter", continue-t-il. Le jeune homme qui a pu s'inscrire en troisième dans un collège privé peut - enfin - souffler. Stéphanie et Pierre lui ont proposé de rester le temps qu'il souhaite.

"Je ne nous considère pas comme une famille d'adoption", observe Stéphanie, car Ulrith a déjà une famille. "On est son foyer". Tout le monde a bien conscience de la volatilité de la situation. Ulrith n’a toujours pas été reconnu mineur. Stéphanie l’aide dans ses démarches administratives. Mais le dossier est compliqué : le jeune garçon doit prouver qu’il a moins de 18 ans et se battre contre son statut de "dubliné". Les empreintes d’Ulrith ont été enregistrées en Espagne, selon les accords de Dublin, sa demande d’asile dépend donc de la péninsule ibérique.

"Est-ce légal de l’accueillir ? On ne s’est pas posé la question"

Haize, 15 ans, la dernière de la famille à vivre dans l'appartement, est ravie de la venue d'Ulrith. "Quand, lors d'un repas de famille, ils m'ont demandé si j'acceptais de l'accueillir, j'ai réalisé que j'allais quitter ma zone de confort. Mais si c'est pour offrir une zone de confort à quelqu'un, ça n'est pas grand chose, alors j'ai dit oui", sourit-elle, avant de lâcher, le ton ferme : "Et puis, j'ai toujours rêvé d'avoir un frère !" Ses trois sœurs et elle ont accepté de lui céder l'une de leurs chambres. "Est-ce légal de l’accueillir ? On ne s’est pas posé la question, ajoute Pierre. Dans le Pays basque, on a toujours hébergé des gens dans l'illégalité, vu l'histoire de l'autre côté de la frontière [notamment à l'époque du franquisme]".

Ulrith se dit conscient de sa chance. Il n'a pas à dormir dans un centre pour migrants, souvent surpeuplé et au confort sommaire, comme des dizaines d'autres jeunes guinéens, maliens, camerounais. À Bayonne, la majorité des migrants sont logés pour une durée limitée dans le centre d'accueil Pausa, à 1,5 km de là. Quand Ulrith passe leur rendre visite, il tente de leur remonter le moral. "J'essaye de les consoler, je leur dis de ne pas baisser les bras. En les voyant je suis touché car je sais que je pourrais être à leur place."

Avant d'arriver à Bayonne, Ulrith affirme avoir vécu un "calvaire atroce" sur la route. Entre le Niger et l'Algérie, dans le désert, il a vu beaucoup de gens mourir, dont des femmes et des enfants. Le pire pour lui reste son passage au Maroc, où il a passé plus d'un an. "J'ai été saccagé psychologiquement dans ce pays. On se cachait dans la forêt, entre Nador et Tanger. On fuyait la police, qui nous frappait souvent." 

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Venir en France pour faire des études

Ulrith ne regrette pas d'être parti du Cameroun, il estime qu'il n'avait pas le choix, mais il regrette que des personnes soient obligées de fuir leur pays "sans être vraiment menacées". "J'ai quitté Dibombari [un village à 38 km de Douala, dans l'ouest] à cause de l'insécurité. À la mort de mon père, mon oncle s'est occupé de nous, mais très vite il a menacé de nous tuer. À neuf ans, il m'a forcé à quitter l'école et je ne jouissais plus de ma liberté. J'ai voulu venir en France pour devenir quelqu'un. Je voulais venir faire des études ici avant de rentrer au Cameroun pour aider ma famille". 

Ulrith, qui garde les pieds sur terre, ne veut pas s'inquiéter. "Avec tout ce que j'ai vécu sur la route, je me suis mis depuis longtemps en tête que peu importe ce qui arrive, il faut continuer. En bien ou en mal, j'ai beaucoup appris au cours de mon voyage, qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui."

 

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