Distribution de nourriture dans le camp de Nea Kavala, dans le nord de la Grèce. Crédit : Laurent Geslin / RFI
Distribution de nourriture dans le camp de Nea Kavala, dans le nord de la Grèce. Crédit : Laurent Geslin / RFI

Le 8 mars 2016, la « route des Balkans » était officiellement fermée après avoir vu passer en un an plus d'un million de réfugiés fuyant la guerre et la misère. Pourtant, malgré des frontières de plus en plus hermétiques, les passages continuent grâce aux réseaux de passeurs, du moins pour ceux qui ont encore de l'argent pour payer. Les autres sont bloqués depuis de longs mois dans la misère et le froid.

La nuit est tombée sur la plaine du nord de la Grèce, balayée par le vent glacial qui souffle du nord depuis les montagnes de Macédoine. Il est 18h30, l'heure de la distribution de nourriture dans le camp de Nea Kavala. Une dizaine d'employés d'une PME locale mandatée par le UNHCR préparent des paniers-repas : au menu, sandwichs au poulet et briques de jus concentré.

800 Syriens sont logés dans cet ancien aérodrome proche de l'autoroute qui file de Thessalonique vers la Serbie. L'armée grecque filtre les entrées et assure la sécurité. Dans la journée, quelques volontaires viennent dispenser des cours pour les enfants. Pour les adultes, rien n'est prévu.

Le quotidien de Nea Kavala, c'est celui de la grande majorité des 62 000 réfugiés bloqués en Grèce. Sauf qu'ici, des préfabriqués ont été installés pour l'hiver. Dans la plupart des autres camps, les réfugiés doivent affronter le froid dans les tentes montées au printemps dernier, quand il avait fallu dans l'urgence « délester » la plaine d'Idomeni, où s'entassaient plus de 8000 personnes.
Début décembre, plusieurs manifestations de colère ont éclaté : à Diavata, les réfugiés ont incendié des sanitaires, à Malakassa, plusieurs tentes ont été brûlées et à Oreokastro, la grande route près du camp a été bloquée. « Le froid est terrible, il y a des dizaines d’enfants en bas âge qui ne peuvent pas supporter ces températures », s'indignait alors un Syrien à la télévision grecque.

« Housing project » en Macédoine grecque

L'UNHCR tente de proposer des solutions de relogement. Officiellement, plus de 18 500 personnes auraient été installées dans des hôtels ou des appartements pour passer l'hiver. À Kilkis, l'ONG Omnes reloge 146 personnes grâce à son programme « The Housing Project ». « Notre objectif est double », explique son coordinateur, Stefanos Kamperis, « offrir un logement décent aux réfugiés et booster l'économie locale ».

Ici, la plupart des habitants ont des ancêtres qui ont connu l'exil, arrivés dans les années 1910-1920, au moment des échanges de population entre la Grèce et la Turquie. Plus d'un million de chrétiens orthodoxes furent chassés d'Anatolie tandis que 500 000 musulmans faisaient le chemin inverse. Sur un mur de Kilkis, un graffiti résume l'état d'esprit qui prévaut dans cette région pauvre et durement frappée par la crise : « Nos grands-parents étaient des réfugiés, nos parents des migrants économiques. Comment pourrions-nous aujourd'hui être racistes ? »

Pour rejoindre l'Allemagne depuis la Grèce, il faut désormais verser au moins 3 000 euros aux passeurs. Une somme qui ne garantit pas d'éviter les coups et les mauvaises surprises. La police macédonienne expulse vers le sud ceux qu'elle intercepte, et à la frontière serbe, le business des trafiquants des villages de Lojane et Vaksince se porte toujours bien. En 2015, un vaste réseau de preneurs d'otages y avait été démantelé : les réfugiés qui tombaient entre leurs griffes devaient payer de lourdes rançons pour retrouver la liberté.

Depuis sa fenêtre qui domine la voie ferrée de Veles, au centre de la Macédoine, Lenče Zdravkin voit passer des migrants depuis 2011. « Maintenant, il y en a de plus en plus qui marchent du nord vers le sud », se désole la militante, qui collecte inlassablement des vêtements chauds et des médicaments dans le voisinage. De plus en plus de réfugiés sont renvoyés de Serbie vers la Macédoine, tandis que certains, désespérés, choisissent de rebrousser chemin et de revenir en Grèce.

Conditions terribles en Serbie et en Bulgarie

En Serbie, la crise ne fait qu'empirer. 7500 migrants seraient actuellement pris au piège, dont 6000 dans treize camps d'accueil complètement saturés. À Belgrade, un bon millier d'hommes, pour la plupart venus du Pakistan et d'Afghanistan, squattent les anciens entrepôts des chemins de fer, promis à la démolition pour faire place à Belgrade Waterfront, un immense complexe immobilier de luxe financé par les Émirats arabes unis. Parmi eux, des mineurs isolés d'à peine douze ou treize ans. « La nuit, on les entend pleurer », confie Suleiman, qui vient de Kaboul. Dans les hangars poussiéreux et enfumés, la gale et les poux font des ravages. Seul réconfort, la soupe chaude que servent des volontaires, en toute illégalité. Le Commissaire serbe aux réfugiés et à la migration a en effet déclaré que « l'aide aux migrants en ville devait cesser ».

Pour éviter la Grèce et la Macédoine, certains candidats à l'exil choisissent de passer par la Bulgarie : environ 20 000 y auraient transité en 2016, un chiffre officiel sûrement sous-estimé. Pourtant, les conditions n'y sont pas meilleures. Plusieurs réseaux de « chasseurs de migrants » proches de l'extrême droite se sont organisés, bénéficiant du soutien discret de la police.

Renvoyés en Croatie

Au bout de la chaîne, l'Autriche et l'Allemagne procèdent à des expulsions massives vers la Croatie en vertu du règlement Dublin III, qui prévoit que le premier État-membre ayant enregistré l’entrée d’un citoyen d’un pays tiers doit assumer l’examen de sa demande de protection internationale. C'est pourtant par la Grèce que les réfugiés ont pénétré au sein de l'UE, mais depuis cinq ans, Athènes est exclue du système de renvoi. Une situation qui pourrait changer : la Commission européenne a recommandé début décembre le rétablissement du « fonctionnement normal » de Dublin III. Or, en Grèce, à peine plus de 6 000 réfugiés ont bénéficié du programme de « relocalisation ».

Pendant ce temps, la Turquie d'Erdogan, en froid avec Bruxelles depuis les purges ayant suivi le putsch manqué de juillet, est tentée d'ouvrir ses frontières. Les Grecs attendent avec angoisse le moment où Ankara rompra l'accord signé le 18 mars et où le flot de réfugiés submergera de nouveau leur pays.
 

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