Capture d'écran Facebook
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Elle est autant adulée que détestée. C’est à elle que l’on doit la loi sur la confiscation des biens des migrants : Inger Stojberg, farouchement anti-immigration, est à la tête du ministère de l’Immigration au Danemark. Portrait d’une ministre déroutante.

C’est sur sa page Facebook que l'on constate l’étendue des talents de communication d’Inger Stojberg, la ministre de l’Immigration danoise. Insultez-la, elle poste vos injures sur les réseaux sociaux, caricaturez-la en nazie, elle publie l’image et y répond par la plaisanterie. Aucune attaque ne semble la déstabiliser : même pas celle, publiée dans le célèbre quotidien danois Politiken, la montrant en train de décorer un sapin de Noël avec un réfugié pendu. Pour répondre au journaliste en question, Inger Stojberg a repris la même pose, remplacé le pendu par une boule de sapin en forme de cœur, et publié le montage.

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Aucune menace, non plus, ne semble l’intimider. Au mois de janvier, la ministre a publié sur son compte Facebook le dessin qu’elle a reçu, le matin même, dans sa boîte à lettres. Ce dernier représente un homme s’apprêtant à l’assassiner à coups de hache. Loin de s’effrayer, la ministre de 43 ans a laissé un commentaire narquois dans lequel elle se moque du talent de dessinateur de son destinateur.

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Rien d’étonnant donc à ce qu’elle publie le 14 mars, une photo d’elle autour d’un gros gâteau en chocolat, le visage tout sourire, pour se féliciter de la ratification du 50e amendement voté sur le contrôle de l’immigration… Énième provocation d’une ministre habituée à déstabiliser son auditoire.

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Inger Stojberg nargue, défie, ose. Et ça marche. Son humour et son ton – très loin du politiquement correct – séduisent. Plus on l’attaque, plus elle gagne en popularité. Au Danemark, elle est désormais le visage le plus souriant d’une politique ultra-répressive qu’elle mène contre les migrants. Le monde – ou l’Europe tout du moins - la connaît à travers la loi controversée qu’elle fit passer, à une écrasante majorité, au Parlement danois en janvier 2016 : confisquer les biens des migrants à leur arrivée sur le sol danois. L’État n’a pas à payer "pour ceux qui peuvent le faire par eux-mêmes", s’était-elle défendue face aux médias internationaux, Washington Post en tête, qui avait comparé sa mesure à la spoliation des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. La mesure autorise concrètement la police à fouiller les bagages des immigrés à leur arrivée afin de saisir l’argent liquide et les objets de valeurs d’une valeur supérieure à 10 000 couronnes (1 340 euros) – sauf alliances, montres et téléphones portables.

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Qui est donc cette ministre qui déchaîne autant les passions ? Inger Stojberg est tombée jeune dans la politique. En 1994, à 21 ans, elle devient conseillère municipale à Viborg. En 2001, à 28 ans, elle entre au Parlement. En 2009, elle est ministre de l’Emploi, puis en 2015, accède à la tête du ministère de l’Immigration. À cette époque, son parti politique, Venstre (droite), allié aux populistes du Parti du peuple danois (DF), conduit déjà une politique fortement anti-immigration. Inger Stojberg reprend le fil d’une ligne déjà établie.

Le Danemark, qui compte 5,6 millions d'habitants, a subi de plein fouet, comme beaucoup de pays européens, la crise migratoire. Le pays a reçu 21 000 demandes d'asile sur l’année 2015, ce qui - proportionnellement à sa population – en a fait l'un des pays européens les plus accueillants en matière de réfugiés. Mais il n’est pas le seul : son voisin suédois a accueilli, sur la même période 163 000 réfugiés pour 10 millions d’habitants.

Qu’importe, Inger Stojberg veut défendre le royaume contre les étrangers. Trois mois après son arrivée, elle se lance donc à bras-le-corps dans une série de mesures particulièrement restrictives afin de freiner l’afflux des demandeurs d’asile. Pour mettre en œuvre son projet de politique migratoire, elle mise sur une idée pour le moins originale : dissuader les migrants de venir au Danemark depuis les pays de transit où ils se trouvent. Comment ? En faisant paraître une série de slogans publicitaires en anglais et en arabe dans la presse étrangère. Et ainsi faire comprendre aux immigrés qu’ils seront mal reçus. En août 2015, des journaux libanais – pays qui compte plus d’un million de réfugiés syriens – publient ainsi cet avertissement : "Au Danemark, les allocations sociales pour les réfugiés nouvellement arrivés seront réduits de 50 %".




Dans son pays, c’est un tollé. Des ONG crient au scandale, lancent des mouvements pro-accueil… Inger Stojberg devient le visage du durcissement danois. Elle est surnommée le "pitbull" par certains médias locaux. Mais elle bénéficie d’un grand soutien populaire. Elle est aussi controversée qu’admirée, détestée qu’adulée. Dans les mois qui suivent, elle ne change rien à sa ligne de conduite.

Elle durcit l’examen de naturalisation. "La citoyenneté est quelque chose qui se mérite", a-t-elle expliqué. Les questions sont si difficiles que même les natifs du Danemark le rateraient, précise le magazine Slate. "Dans quelle constellation l’astronome Tycho Brahe a découvert une étoile au 16e siècle ?", peut-on lire dans le questionnaire. "Quel restaurant danois a décroché une troisième étoile au Michelin en février 2016 ?". Là encore, face aux critiques, Inger Stojberg ne cille pas : "Est-ce que les questions sont mal formulées, ou est-ce que les réfugiés ne l’ont pas assez préparé ?", répond-t-elle.



Le déshonneur danois

Quand en janvier 2016, le parlement danois adopte, à une écrasante majorité, sa série de mesures (confiscation des biens des migrants, allongement des délais de regroupement familial...) pour dissuader les réfugiés de venir, les associations de défense de droits de l’Homme ne sont pas les seuls à s’offusquer. Au Parlement européen, les adversaires d’Inger Stojberg donnent aussi de la voix. L’eurodéputé belge Louis Michel, par exemple, a perdu son sang-froid après avoir écouté un compte-rendu de la politique migratoire danoise (et hongroise). "[Votre politique], c’est sans doute l’exemple le plus scandaleux de déshonneur pour le Parlement européen", s’est-il emporté en hurlant dans son micro (voir vidéo ci-dessous).

Malgré les récriminations des ONG, les indignations des eurodéputés, l’illégalité de certaines mesures contraires aux "standards européens et internationaux de protection de droit de l’Homme", la politique danoise a porté ses fruits : Molham et Hassan, deux réfugiés syriens récemment interrogés par InfoMigrants ont expliqué avoir renoncé à ce pays : "Nous voulions y aller mais on nous l'a déconseillé. Lorsque nous étions en Allemagne, on nous a dit que les gens là-bas étaient racistes". En 2016, moins d’un an après l’accession de Stojberg à l’Immigration, les demandes d’asile ont chuté. De 21 000 en 2015, elles sont passées à 6 235 en 2016, selon les chiffres du Monde, soit 70 % de moins.

 

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