Le film "Les sauteurs" sort en salles mercredi 5 avril. Crédit : Wide
Le film "Les sauteurs" sort en salles mercredi 5 avril. Crédit : Wide

Ce sont des images rares. Des images de la vie de migrants dans un camp à la frontière entre l’Espagne et le Maroc, tout près de l’enclave de Melilla. Filmé par un malien qui a vécu plus d’un an dans ce camp, ce documentaire d’à peine une heure et demi confronte le téléspectateur à la dure réalité à laquelle sont confrontés les migrants qui cherchent une vie meilleure en Europe.

"Je sens que j’existe car je filme". Abou Bakar Sidibé, 31 ans a passé 16 mois au nord du Maroc sur la montagne de Gourougou dans l’espoir d’atteindre l’Europe, l’enclave espagnole de Melilla se trouvant a seulement quelques kilomètres de là. "L’Europe en terre d’Afrique", selon ses propres mots. D’août à octobre 2014, ce malien a filmé son quotidien et celui de ses camarades d’infortune, "ses frères" comme il les appelle, dans ce camp improvisé. Le film d’un peu moins d’une heure et demi sort en salles mercredi 5 avril.

Le filmeur et le filmé

 L’idée est venue de deux cinéastes, un allemand et un danois, Moritz Siebert et Estephan Wagner : "nous voulions trouver une approche qui (…) allait ajouter une nouvelle qualité aux travaux déjà existants sur le thème", expliquent-ils. Ils confient alors une caméra à Abou et un de ses amis qui en échange de leur travail de réalisation perçoivent 40 euros par semaine. Abou l’avoue, au départ c’est l’argent qui l’a motivé à accepter, "ça me permettait d’acheter de la nourriture et ne plus mendier ou fouiller dans les poubelles".

Au fur et à mesure il se prête pourtant au jeu et comprend la nécessité de filmer. "Quand vous avez une caméra, vous racontez quelque chose de sensible, de réel. En filmant, je prenais du recul et voyais la réalité de nos vies, dit-il à InfoMigrants. La caméra me permettait de montrer ce qu’il se passe ici".

"Le camp est comme une République, une Nation"

Camerounais, Ivoiriens, Guinéens, Maliens… ils étaient à ce moment-là près de 1 500 africains à vivre dans ce camp insalubre selon Abou. Au milieu des tentes, des chiens et des poules, certains cuisinent ou réparent des objets, d’autres écoutent de la musique.

La vie sur le camp est cependant bien organisée, "comme une République ou une nation", précise Abou. Dans le film, les hommes qui discutent entre eux évoquent un Président et ses ministres. Ce sont en fait les responsables du camp. "Nommés au suffrage universel de Gourougou" comme dans toute démocratie, ils régissent la vie du camp et organisent même les tentatives d’assaut sur la frontière. Eux-aussi sont des migrants qui tentent de passer en Europe. Abou ne trouve pas ça choquant car "il faut bien nommer des chefs sinon ça devient vite l’anarchie". Ce lieu de vie provisoire a même ses propres lois : ne pas parler à la police marocaine, ne pas s’attaquer les uns aux autres, s’entraider et travailler pour tout le monde.

Abou Bakar Sidibé a vécu plus d’un an dans le camp de Gourougou. Copyright : Wide

Malgré le confort sommaire et les conditions de vie difficiles, les journées filmées par la caméra sont aussi rythmées par des moments de joie. Comme ce jour où un match de football est organisé. Deux équipes se forment : la Côte d’Ivoire contre le Mali. À l’instant où le coup de sifflet final retentit, l’équipe gagnante saute de joie, danse et chante. De rares épisodes d’euphorie qui restent fugaces tant la difficile réalité les rattrape rapidement : au quotidien ils doivent faire face à la police marocaine qui brûle régulièrement le camp, fouiller dans les poubelles pour se nourrir, annoncer la mort d’un "frère" à sa famille restée au pays, survivre en somme dans l’espoir d’une vie meilleure.

"Derrière c’est l’avenir"

Car l’espoir ils l’ont et leur détermination sans faille les fait tenir sur le camp : leur avenir est en Europe, ils en sont persuadés. Alors régulièrement, des départs sont organisés pour traverser la frontière. A 100 mètres du lieu fatidique, les hommes s’arrêtent pour prier, font une pause "pour se donner du courage". "La barrière c’est le cimetière des noirs", affirme Abou dans le film.

Le malien n’arrive pas à se souvenir combien de fois il a tenté de sauter la barrière, mais ce dont il est sûr c’est qu’à chaque fois qu’il l’a touché il s’est senti libre. "Derrière, c’est l’avenir", dit-il encore dans le documentaire. À force d’essayer d’entrer en Europe, chacun a ses astuces. Comme cet homme qui explique dans le film qu’il met des clous sous ses chaussures car dernièrement, les autorités ont "mis des filets très fins donc j’ai fabriqué des crochets. Ces chaussures, c’est mon passeport pour l’Espagne", lance-t-il face caméra. Le brouillard est également un bon présage car il permet d’éviter de se faire repérer par les caméras de surveillance qui longent la frontière.

Finalement le 20 octobre 2014, Abou foule pour la première fois le sol espagnol, "c’était un lundi matin", se souvient-il avec précision. Sur les images, on le voit hagard, abasourdi. Il s’effondre. "Quand on arrive à Melilla, on se sent comme un nouveau-né, décrit-il. Ce qu’on ressent c’est plus fort que tout. Notre nouvelle vie débute là-bas". Mais Abou le sait, ce n’est pas la fin de ses galères. Après être resté quelques mois en Espagne, il se rend en Allemagne. Ça fait aujourd’hui deux ans qu’il y vit. Mais Abou n’a toujours pas obtenu le statut de réfugié. "Nous ne sommes pas prioritaires car nous sommes des migrants économiques". Il perçoit cependant une aide financière de la part de l’État de 350 euros et son film lui permet d’engranger un peu d’argent. Abou n’envisage pas le refus de son statut : "je sais que je vais réussir un jour. Je ne sais simplement pas quand". Ce documentaire est en tout cas pour lui un espoir de plus.



Les Sauteurs, réalisé par Aboubakar Sidibé, Moritz Siebert et Estephan Wagner, distribué par Wide Distribution. En salle depuis mercredi 5 avril au Reflet Médicis.

 

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