Crédit : InfoMigrants
Crédit : InfoMigrants

Depuis son arrivée sur l’île de Lesbos, en mars 2016, Jazzi, un chiite pakistanais, se bat pour rejoindre l’Europe occidentale et obtenir le statut de réfugié. Aujourd’hui, le chemin semble encore long. Installé en Allemagne, sa demande d’asile vient d’être déboutée.

Sur ses photos facebook, Jazzi*, 30 ans, pose fièrement sur les bords du Main [un affluent du Rhin], un sourire aux lèvres. Il est fier d’être enfin arrivé en Allemagne et le fait savoir à ses proches, restés au Pakistan. Le périple de ce demandeur d’asile a été long et compliqué. Tout a commencé "il y a trois ans et demi, quatre ans". C’était en 2013. "J’ai été kidnappé par des sunnites. Ils m’ont battu si fort que j’ai cru que j’allais mourir, j’étais couvert de sang" . Jazzi a la voix tremblante. "Ils voulaient me forcer à me convertir mais j’ai résisté. Je ne peux pas trahir l’Imam Hussein [petit-fils du prophète Mahomet, ndlr] ".

Jazzi est pakistanais et surtout, il est chiite. Cette branche de l’islam est minoritaire dans un pays à grande majorité sunnite.  Journaliste originaire de Karachi, la plus grande ville du pays, Jazzi s’est fait le porte-voix de sa minorité. Un combat dangereux : "On est discriminés, persécutés, rejetés. Tous les jours, des cadavres de chiites sont ramassés dans les rues au Pakistan" martèle-t-il.

Jazzi dort dans cette tente, dans le camp informel de Moria, mars 2016. Credit: Nastasia Tepeneag
Pour sauver sa vie et, plus tard, celle de sa famille, Jazzi a donc pris la route de l’exil le 8 mars 2016 : "Il faut d’abord que l’un d’entre nous arrive en Europe pour pouvoir faire venir les autres", explique-t-il. Il quitte alors Karachi, gagne l’Iran puis la Turquie avant de prendre le bateau et de débarquer en Grèce sur l’île de Lesbos, le 17 mars 2016.  "C’était très dur, les passeurs ne nous considèrent pas comme des êtres humains mais comme des porte-monnaies sur pattes", raconte Jazzi. Au total, il a dû débourser plus de 5 000 €.

L’impasse Grecque

Une fois arrivé sur le sol grec, c’est la déception. Et le début d’un enfer administratif. Selon un accord signé entre l’Union Européenne et Ankara, les migrants en situation irrégulière arrivés après le 20 mars 2016 sont supposés être renvoyés vers la Turquie. Seule solution pour y échapper : demander l’asile en Grèce. Mais Jazzi ne veut pas rester Il doit sortir du pays. Mais comment rejoindre le reste de l’Europe quand les routes migratoires (via les Balkans) sont fermées ?

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Dérouté et ne sachant que faire, il accepte dans un premier temps d’être enregistré dans le centre d’accueil des migrants (hotspot) de Moria, sur l’île de Lesbos. Les bénévoles sur place, eux aussi déboussolés, ne savent que conseiller aux migrant : "On les enregistre nous aussi mais on n’a aucune garantie que ça serve à quelque chose", regrette une bénévole anglaise.

Jazzi se fait enregistrer auprès des bénévoles de Moria, mars 2016. Crédit: Nastasia Tepeneag
Quelques jours plus tard, Jazzi et des centaines d’autres pakistanais sont menottés et emmenés de force, sans explications, dans un centre de rétention nommé "Paranesti Drama", situé à Kavala, dans le nord-est de la Grèce. "On [n’avait] aucune information fiable, on ne [savait] absolument pas ce qui [allait] nous arriver" se souvient Jazzi. "On n’a reçu aucun document nous expliquant nos droits, rien. Et quand on [posait] des questions, personne n’y [répondait]", détaille-t-il.

Constance Tyson, du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), rappelle que dans certains centres de rétention grecs il n’y a pas de service d’asile mais que, selon la loi, il doit y avoir la possibilité de se signaler à la police. "En pratique, ce n’est absolument pas le cas. Les migrants doivent trouver des avocats pour les aider".

Jazzi dans le camp informel de Moria, mars 2016. Credit: Darren Ell
Jazzi est donc livré à lui-même. Il passera six mois enfermé à Paranesti Drama, dans des conditions très difficiles : "On avait trois repas par jour mais en très petite quantité". Le journaliste pakistanais sera libéré en septembre 2016, toujours sans explications, et sans avoir déposé de demande d’asile en Grèce. Il rejoint Athènes avant de réussir - enfin - à sortir du pays : "J’ai dû encore faire appel à un passeur, ça m’a coûté 3 000€". Il gagne l’Allemagne, où une partie de sa famille réside. Nous sommes en janvier 2017.

Le début de l’aventure allemande 

Mais là encore, le calvaire administratif recommence : il faut faire une demande d’asile, attendre de recevoir le statut de réfugié, trouver un logement... Les premiers temps, Jazzi vit chez son grand frère, installé à Francfort depuis une vingtaine d’années. Il semble fier du parcours de son aîné. "Il travaille à l’aéroport et s’est marié à une polonaise en poste à l’ambassade pakistanaise", tient-il à préciser.

Une fois officiellement enregistré comme demandeur d’asile, Jazzi a rejoint un centre d'accueil : "On m’a donné une chambre à Kelkheim et j’ai le droit à 320€ d’allocation par mois. Tout va bien, on est bien traités", explique le pakistanais qui s’est aussi inscrit dans des cours d’allemand pour accélérer son intégration.

Jazzi à Ruppertshain, Hesse, Allemagne. Credit: Facebook de Jazzi
Tout va pour le mieux jusqu’au jour où Jazzi apprend que sa demande d’asile est rejetée. "Ils veulent des vidéos ou des documents écrits qui confirment ce que j’ai subi", précise le journaliste. Pour pouvoir bénéficier de l’asile en Allemagne et dans une grande majorité de pays européens, chaque candidat doit prouver qu’il est en danger de mort dans son pays. Or Jazzi n’a pas réussi à convaincre sur son statut de victime. "Ils s’attendaient à ce que j’ai des ennemis personnels, s’en prendre à ma communauté [chiite], ça ne suffit pas", regrette-t-il.

Jazzi a fait appel de la décision. Mais la procédure peut durer longtemps, "huit mois peut-être", pense-t-il. Et s’il est débouté en deuxième instance ? Jazzi n'a pas encore de solutions, mais ne compte pas baisser les bras. Quitter l’Europe et retourner au Pakistan, il en est hors de question.

* Le nom a été changé pour protéger la personne


 

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