Muhammad Ali à l'Observatoire de Paris. Crédit : Charif Bibi
Muhammad Ali à l'Observatoire de Paris. Crédit : Charif Bibi

Muhammad Ali Sammuneh est un astronome syrien de 45 ans. Menacé par le régime de Bachar al-Assad, il a dû fuir la Syrie avec sa femme et ses quatre enfants. Il vit aujourd’hui en région parisienne et exerce son métier à l’Observatoire de Paris. Mais son avenir reste encore incertain.

Quand Muhammad Ali Sammuneh nous accueille en cette fin d’après-midi à l’Observatoire de Paris - son nouveau lieu de travail - nous découvrons un homme pas très grand, le regard empli de gentillesse et la voix très douce. Ce Syrien de 45 ans nous emmène dans une petite salle non loin de son bureau pour nous raconter son histoire. Malgré ce qu’il a vécu, l’homme ne montre aucune difficulté à narrer sa vie passée, présente et son futur pourtant encore bien incertain.

"Je n’avais pas le choix : c’était fuir ou mourir"

Quand la guerre qui ravage la Syrie commence en 2011, ce quarantenaire ne manquait de rien. Maître de conférences à l’université de génie civile d’Alep et employé dans un cabinet topographique privé, Muhammad Ali, "comme le boxeur", faisait partie de la classe bourgeoise syrienne. Il avait une vie paisible avec sa femme et ses quatre enfants dans leur appartement de 360 mètres carré à l’ouest de la ville. "C’était tellement grand que les enfants pouvaient même faire du vélo sur la terrasse", se souvient-il le regard empreint de nostalgie.

La grande métropole du nord de la Syrie reste relativement préservée des violences jusqu’à juillet 2012. À ce moment-là, la ville est coupée en deux et l’ouest reste aux mains du régime. Muhammad Ali vivait dans l’insécurité : pris entre les bombardements du régime qu’ils pouvaient entendre et les roquettes lancées par les rebelles.

Un matin de mai 2015, l’astronome qui se rend comme chaque jour à son travail est accueilli par le chef de département de l’université qui l’emmène dans le bureau du directeur. La faculté avait en effet reçu une lettre des autorités notifiant son licenciement pour cause de "processus judiciaire". Là, c’est l’incompréhension pour Muhammad Ali : il assure n’avoir jamais eu affaire à la police de son pays et ne s’est jamais exprimé publiquement contre le président Bachar al-Assad. Il est néanmoins considéré comme opposant au régime.

"Je ne me suis pas énervé. J’avais besoin de garder mon calme et mon sang-froid car je savais que j’étais observé par les autorités, raconte-t-il. C’est très dur de vivre ce genre de situation car c’était une menace physique et morale contre moi". Suite à ce courrier et à des menaces reçues par téléphone, Muhammad qui ne dort plus la nuit de peur d’être arrêté, décide de quitter discrètement la Syrie. Seuls sa femme et ses parents sont au courant : "je n’avais pas le choix : c’était fuir ou mourir", dit cet homme à l’apparence fragile mais qui semble avoir un mental d’acier.

"Je n’avais jamais pensé que les choses pourraient se passer comme cela"

 L’Aleppin se réfugie dans un premier temps en Turquie où il trouve un poste de chercheur à Corum, une ville du centre du pays, proche de la capitale Ankara. Il y fait venir sa femme et ses enfants et prend contact avec l’ambassadeur de France en Turquie. "J’ai eu rendez-vous en août 2015 et j’ai obtenu la protection subsidiaire trois mois après", relate-t-il. Le père de famille postule pour une bourse qu’il obtient. Un poste l’attend à l’Observatoire de Paris. Un avenir semble peu à peu se dessiner.

La France n’est pas un choix par défaut. Muhammad connait bien ce pays. Près de 20 ans plus tôt, en 1998, il y a passé cinq ans pour poursuivre ses études supérieures – un DEA à l’Observatoire de Paris – et passer sa thèse. Son fils aîné a d’ailleurs vu le jour dans l’hexagone en 2002. "Si j’ai quitté la Syrie et que je suis venu en France, c’est d’abord pour mes enfants, qu’ils soient en sécurité. Et puis, j’ai des liens avec ce pays : je parle la langue et j’y ai des amis".

En décembre 2015, toute la famille atterrit donc à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle mais là, l’accueil n’est pas vraiment chaleureux. "Je n’avais jamais pensé que les choses pourraient se passer comme cela", souffle le Syrien aux cheveux et yeux clairs. À peine le sol français foulé, ils sont attendus par cinq policiers à la descente de l’avion et accompagnés dans une salle pour un interrogatoire. "Ça a été 30 minutes très intenses. Je trouve cela dommage car ça a donné à mes enfants une mauvaise image de la France à leur arrivée". Muhammad n’en demandait pourtant pas beaucoup : "juste un sourire. Pas pour moi, mais au moins pour mes enfants".

Son ancien camarade d’études français Florent Deleflie, lui aussi astronome, l’attend à l’aéroport avec des chocolats. L’interrogatoire terminé, c’est escorté de deux policiers qu’il peut enfin retrouver son ami qu’il n’a pas revu depuis plus de 10 ans. Muhammad a mal vécu ce moment, "c’était la deuxième fois que je voyais mon avenir s’assombrir. La première c’était lors de mon licenciement en Syrie".

"J’ai l’impression d’avoir abandonné ma famille"

Muhammad Ali obtient le statut de réfugié qui lui donne droit à un titre de séjour de 10 ans. Mais il doit tout reconstruire. Et les premières difficultés apparaissent rapidement comme l’accès à un logement. Grâce à l’aide d’un ami franco-syrien, la famille nombreuse emménage quelques temps dans un studio de 18 mètres carré à Juvisy, en région parisienne. "Vivre dans un si petit espace avec quatre enfants, ce n’est pas évident". Heureusement, l’Observatoire de Paris les a aidés à obtenir un appartement plus grand à Bagneux, ville toute proche de Paris.

Sa bourse étant arrivée à son terme, Muhammad a dû faire une nouvelle demande. Depuis le mois de mars et jusqu’à la fin de l’année, il bénéficie du programme PAUSE mis en place par le gouvernement pour insérer des scientifiques réfugiés au sein des établissements. "Heureusement que j’ai un travail", assure l’Aleppin. Pourtant fin 2017, il ne sait pas ce qu’il va devenir. "Ma bourse sera terminée alors je ne sais pas ce que je vais faire. Il faut que je cherche dès maintenant pour trouver du travail l’année prochaine". Mais Muhammad le sait, il ne pourra peut-être plus exercer son métier qu’il aime tant et devra éventuellement se tourner vers une autre activité pour faire vivre sa famille.

Ce qui le conforte dans sa décision c’est que les enfants qui ont entre neuf et 15 ans sont scolarisés et s’intègrent bien. "Ils vont bien car ils ont l’impression que leurs parents sont heureux", sourit-il. Car Muhammad prend sur lui devant eux. C’est qu’il préfère cacher la peine que lui cause la situation en Syrie, son pays qui lui manque tant. "La Syrie c’est comme ma mère. Malheureusement, je pense que nous avons perdu le pays que nous connaissions, regrette-t-il. Même si la guerre se termine, il faudra tout reconstruire. Nous ne pourrons pas rentrer dans un futur proche". Celui qui compare la situation de son pays avec celle en Irak ou en Afghanistan a peu d’espoirs. Pourtant, ce qu’il souhaite ardemment c’est retrouver son pays, son travail, ses amis et surtout sa famille. "J’ai l’impression de les avoir abandonné", conclut-il d’un air grave. Muhammad a un rêve : "vivre en paix", chez lui.

 

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