Le docteur Tankred Stoebe délivrant des soins à des femmes détenues dans un centre de détention, à mi-chemin entre Misrata et Tripoli. © MSF
Le docteur Tankred Stoebe délivrant des soins à des femmes détenues dans un centre de détention, à mi-chemin entre Misrata et Tripoli. © MSF

En janvier 2017, Tankred Stoebe, un médecin allemand, qui travaille pour Médecins sans frontières (MSF) s’est rendu en Libye, où il a coordonné une mission d’évaluation médicale, notamment dans les centres de rétentions. De retour, il témoigne.

Fragmentée entre plusieurs pôles de pouvoir, la Libye reste en proie à l’instabilité et des combats se poursuivent. De ce fait, la situation humanitaire s’est encore dégradée au cours de l’année 2014 : des millions de personnes sont directement affectés, y compris les réfugiés, migrants et demandeurs d’asile. Le docteur Tankred Stoebe a passé un mois dans le pays. Au terme d’un parcours qui l’a mené de Misrata à Tripoli, il livre ici ses impressions.

Misrata

Stratégiquement placée sur la mer Méditerranée, Misrata est connue pour sa fierté et son indépendance, mais aussi pour ses marchands, ses trafiquants et ses pirates. Entre février et mai 2011, la ville a connu un pic de violence. Aujourd’hui, nous entrons dans une ville désertique, sablonneuse et poussiéreuse, mais animée, puissante sur le plan économique et militaire. Les hôpitaux y sont bien équipés et le système de soin y est mieux organisé qu’à l’Est. Comparée à Benghazi ou Tripoli, Misrata est à l’heure actuelle relativement sûre. C’est là que nous nous installons.

Chaque jour, les rues se remplissent d’Africains subsahariens qui, aux carrefours, exposent leurs outils de récolte ou de construction, leurs brosses et leurs marteaux piqueurs, afin de proposer leurs services en tant que travailleurs journaliers. Bien que les arrestations soient rares, certains sont interceptés aux points de contrôle de police et sont transférés vers des camps d’internement avant d’être renvoyés dans leurs pays d’origine.

Environ 10 000 migrants principalement originaires du Niger, du Tchad et du Soudan, vivraient actuellement à Misrata. Lorsqu’ils sont malades, ils s’adressent généralement à un pharmacien par peur de se faire arrêter et déporter, et achètent les médicaments recommandés, aux prix parfois élevés. En cas de problèmes plus graves, ils se rendent vers des structures de soins privées qui, bien que chères, ne sont pas dans l’obligation de dénoncer les patients sans papiers. En cas de maladies chroniques, ils n’ont pas d’autre choix que de rentrer chez eux. Lorsque je leur demande s’ils ne souhaitaient pas prendre un bateau vers l’Europe, ils secouent la tête en souriant : "c’est trop dangereux répondent-ils. Nous ne voulons pas mourir en mer".

carte libye

Entre Misrata et Tripoli, un centre de rétention où les conditions de vie sont alarmantes

Dans une petite ville à mi-chemin entre Misrata et la capitale libyenne se trouve un centre de détention qui présente des conditions de vie et d’hygiène absolument déplorables. D’une capacité maximale de 400 réfugiés, il n’accueille plus que 43 personnes, originaires d’Égypte, de Guinée, du Niger et du Nigeria. Trente-neuf femmes y sont coincées depuis un mois, privées de contact avec l’extérieur et avec leurs familles. Elles viennent pour la plupart du Nigeria et me disent que leurs foyers ont été bombardés. Elles n’ont jamais pu rejoindre le territoire européen. Longeant la côte méditerranéenne sur un petit canot pneumatique, les garde-côtes libyens les ont interceptées et transférées vers cette prison.

Les chambres y sont petites et sales, et les matelas s’y entassent. Dès le hall où règne une odeur putride, on marche dans les flaques d’urine. Dans les toilettes, le sol est jonché d’excréments. Les chasses d’eau sont hors d’usage et les sanitaires ne sont pas équipés de douches. Les femmes sont contraintes de faire leurs besoins dans des seaux. Pour se laver, elles détournent un peu d’eau potable. Elles sont désespérées et me supplient de les aider à retourner au Nigeria. Lorsque je leur explique que je suis médecin, elles ne me croient pas tout de suite, mais acceptent après quelques instants les soins que nous leur proposons. Agées de 22 ans en moyenne, la plupart d’entre elles (93 %) font état d’un problème de santé. Beaucoup souffrent de la gale (58 %) contre laquelle nous leur délivrons les médicaments adaptés. Viennent ensuite les douleurs corporelles (48 %). D’autres maux non spécifiques résultent souvent de traumatismes émotionnels, c’est du moins ce que laissent penser leurs récits de fuite et leur désespoir apparent. Lorsque je leur demande si elles comptent de nouveau essayer de rejoindre l’Europe, elles répondent avec effroi : "Jamais !".

39 femmes sont coincées dans ce centre de détention situé entre Misrata et Tripoli depuis un mois, privées de contact avec l’extérieur et avec leurs familles. © Tankred Stoebe/MSF

Les dangers de la traversée du désert

Lors de notre visite à Tripoli, j’ai été très impressionné par l’ampleur ruines. Des collègues de MSF assistent les gens détenus dans sept centres répartis dans la capitale.

La plupart de ceux qui souhaitent rejoindre l’Italie via la Méditerranée sont originaires d’Afrique subsaharienne - du Nigeria, touché par d’importants conflits, d’Érythrée, gouverné par un régime autoritaire, et de Somalie, en proie à une guerre civile. Ils fuient vers le nord afin d’échapper à la pauvreté et à la terreur. Pour rejoindre la côte libyenne, ils doivent passer par le Tchad et le Niger, pays particulièrement pauvres traversés l’an dernier par plus de 300.000 personnes, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Nous ne disposons toutefois d’aucun chiffre précis quant au nombre de ceux qui sont décédés en chemin dans le désert, de faim, de soif ou tombés d’un camion. Selon la plupart des estimations, il serait au moins équivalent au nombre de personnes noyées en mer Méditerranée, mais les chiffres relatifs aux décès en mer restent plus fiables. Quoi qu’il en soit, les survivants ne cessent de nous répéter que le désert a été la pire étape de leur fuite.

Le nombre de réfugiés et migrants décédés constitue également un problème difficile à gérer. Nous sommes allés dans des dispensaires où les chambres froides sont remplies de cadavres inconnus, de personnes échouées sur les plages ou décédées ailleurs. Beaucoup de corps y restent entreposés plusieurs mois. Les autorités ne disposent pas des capacités nécessaires pour pratiquer des analyses ADN. Il est donc impossible d’identifier les morts, de les renvoyer chez eux ou de les enterrer.

A Syrte, un hôpital dévasté par les combats

Dotés d’un permis spécial et d’un corps de police, nous avons pu pénétrer dans la cité côtière désormais en ruines. Aucun bâtiment n’a échappé aux impacts. Syrte a été le théâtre d’une guerre impitoyable, qui a tout détruit. Un silence de mort règne à présent en lieu et place d’une ville qui, d’un point de vue historique, était probablement unique.

Nous projetons de visiter l’hôpital Ibn Sina*, relativement épargné par les bombardements, mais saccagé et abandonné depuis plus d’un an. Cette structure moderne de 350 lits, équipée notamment de plusieurs salles d’opération et d’unités de soins intensifs, d’un IRM, d’un laboratoire de cathétérisme cardiaque et de vingt appareils de dialyse quasi-neufs, est désormais sens dessus dessous. Le sol est déchiré et inondé, des vitres sont brisées et les plaques du plafond menacent de tomber.


               Auteur: Dr Tankred Stoebe. Sur la base de son expérience vécue en janvier 2017.

*Des réparations ont été entreprises à l’hôpital Ibn Sina dont la réouverture est annoncée pour fin avril 2017.


 

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