La basketteuse Awak Kuier, 19 ans. Crédit : FIBA
La basketteuse Awak Kuier, 19 ans. Crédit : FIBA

Du haut de son mètre 95, la basketteuse Awak Kuier de 19 ans ne manque pas de perspective et surprend chaque jour un peu plus le monde du basket féminin. Prodige depuis son plus jeune âge, la pensionnaire actuelle du club italien du Passalacqua Ragusa et de la franchise américaine de WNBA des Dallas Wings n'a pourtant pas eu un parcours facile. Elle a connu la vie en camps de réfugiés avec ses parents qui ont fui le conflit au Soudan à la fin des années 90, pour ensuite trouver refuge en Finlande. Portrait.

15 Avril dernier. Alors que la présidente de la Ligue nationale de basketball féminin des États-Unis Cathy Engelbert se dirige vers son pupitre pour une Draft virtuelle pour cause de pandémie, la jeune Awak Kuier est anxieuse, aux côtés de ses coéquipières et de son entraineur du club de Ragusa, en Italie, à 7 400 kilomètres de là. "Il était environ une heure du matin et j'étais tellement stressée que je n'ai pas mangé de la journée. On a attendu avec mes coéquipières et certains de mes proches dans le salon d'un hôtel car nous jouions le lendemain un match de championnat et lorsque la présidente de la ligue a dit : 'Avec le second choix de la Draft, les Dallas Wings sélectionnent Awak Kuier', j'ai explosé de joie, et toute mon excitation est remontée à la surface", sourit encore aujourd'hui la talentueuse joueuse, au souvenir de cette longue soirée qui a changé sa vie et qui l'a propulsée sur le devant de la scène mondiale du basket féminin.

Mais avant d'attirer les feux des projecteurs de la balle orange et malgré ses 19 printemps, Awak Kuier a eu un parcours de vie des plus sinueux.

Fuir le Soudan pour un camp de réfugié en Égypte

Comme des milliers de jeunes dont la famille vient du Soudan du Sud, Awak Kuier ne démarre pas sa vie sur la terre natale de ses parents, mais dans un camp de réfugiés, au Caire, en Égypte. Ses parents Sabit et Margaret Kuier, quittent leur pays pour fuir la guerre civile, et s'installent avec leurs cinq enfants temporairement non loin de l'une des plus grandes métropoles d'Afrique, espérant un avenir meilleur.

"Ce furent des temps très difficiles, vraiment éprouvants pour tout le monde car nous sortions de plusieurs années difficiles au pays. Les conflits, la guerre civile, un pays meurtri... autant de difficultés à surmonter, mais la décision de quitter le pays a été vraiment la plus difficile à prendre", se souvient Sabit, le père. "Le plus pesant reste également le futur et les questions que l'on se pose : Partir mais pour aller où ? Combien de temps vais-je rester dans un camp de réfugiés ? Quels pays pourraient nous accueillir pour avoir une meilleure vie ? Il y a beaucoup d'indécisions, de doutes et de craintes, mais on n'a jamais lâché", raconte-t-il encore.

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La jeune Awak passe ainsi deux ans en Égypte, et après plusieurs tentatives pour tenter d'obtenir un statut de réfugié en Australie (qui compte une grande communauté sud soudanaise) et aux États-Unis, la famille reçoit une réponse positive de la part du gouvernement finlandais. "Ce fut un jour unique, un soulagement, une joie énorme !" sourit encore aujourd'hui Margaret, la mère. "J'avais Awak dans mes bras lorsqu'on a appris la nouvelle, et je me suis dit, ça y est, on va pouvoir construire un avenir sereinement pour nous tous et surtout pour nos petits". Direction le nord de l'Europe, à Kotka, sur la côte sud-est du pays, à moins de 50 kilomètres de la frontière russe. 

Une nouvelle vie en Finlande

Awak à deux ans et demi lorsqu'elle arrive dans cette ville de moins de 50 000 habitants. Les débuts sont difficiles, les marques ne sont pas faciles à prendre. "Mes parents ont un peu galéré à trouver du travail, car ils sont arrivés sans parler la langue et sans trop savoir comment la société finlandaise s'organisait ", se remémore Awak. "Mais ils se sont mis à étudier le finnois avec assiduité et s'en sont sorti également avec l'aide de certaines personnes de notre voisinage et des amis. Nous sommes fiers de notre héritage sud soudanais, mais notre fierté d'être finlandais est énorme car ce pays nous a donné une vie meilleure et heureuse", confie-t-elle.

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La jeune Awak, elle, se prend rapidement de passion pour le ballon orange, et devient la coqueluche du club local, connu à l'échelle nationale pour sa section féminine. À 12 ans, elle mesure déjà 1m70, et se retrouve propulsée dans les équipes de catégories d'âge supérieur, jouant souvent avec d'autres filles n'ayant pas moins de quatre ans de plus qu'elle. "Elle était vraiment déjà au-dessus du lot, et pas seulement par sa taille, mais aussi parce qu'elle sent le basket comme peu de joueuses sur cette planète", affirme Riita Vastinen, son ami d'enfance et coéquipière durant quatre ans.

Pour cause, la famille Kuier vient de l'ethnie Dinka, très connue pour avoir plusieurs de ses membres qui ont joué en NBA, dont la légende Manute Bol et l'ancien All-Star Luol Deng. 

Phénomène sur les réseaux sociaux

Le phénomène Kuier commence à faire parler d'elle aux quatre coins du pays, et à 12 ans, toute la famille déménage dans la capitale afin qu'Awak puisse intégrer la célèbre Helsinki Basketball Academy, l'équivalent de l'INSEP à l'échelle finlandaise. La longiligne joueuse se frotte aux meilleurs potentiels du pays, et tire son épingle du jeu très rapidement. Elle se voit ainsi être appelée en équipe nationale des moins de 15 ans avec deux ans d'avance.

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À 16 ans, elle reçoit des offres de bourses d'études d'universités américaines, dont les plus célèbres, Baylor, University of Connecticut, Oregon et Stanford, qui envoient même des émissaires pour convaincre sa famille que traverser l'Atlantique est la meilleure option pour elle. "Je n'étais pas prête et je ne pense pas que je voulais devenir professionnelle aussi rapidement", justifie-t-elle, avant d'ajouter que "d'aller aussi loin de ma famille en étant très jeune aurait été assez compliqué, donc j'ai décidé de rester en Europe". Kuier prend la direction en 2019 de l'Italie et de Ragusa, en Sicile.

Ses premiers pas dans la ligue transalpine sont intéressants, mais la jeune espoir du basket mondial rêve encore plus grand. Au détour d'un entrainement, elle demande à ses coéquipières de la filmer. Là, elle porte son mètre 96 vers le cercle, s'élève et s'accroche au panier en dunkant le ballon dans celui-ci ! "Ce jour-là, elle m'a scotchée", se souvient Giovanella Bartosci, meneuse de l'équipe. "Elle est montée dans les airs et a claqué un dunk, ce qui est d'une grande rareté dans le basket féminin. Je pense que dans le monde, seule trois ou quatre joueuses sont capables de le faire, c'était juste dingue !".

Le rêve américain à portée de panier

Les vidéos sont postées immédiatement sur les réseaux sociaux, font le tour du monde et créent un buzz énorme sur la toile en quelques heures. "J'ai reçu des milliers de messages et tous les grands médias aux États-Unis, comme CNN et ESPN ont relayé les vidéos. C'était incroyable. Je ne pensais jamais que cela aurait autant d'impact et que j'aurai encore plus d'attention portée sur moi", précise Kuier.

À partir de ce moment tout s'enchaîne à une vitesse folle, et la jeune intérieure est désormais sur toutes les lèvres du basket américain, la WNBA en tête, l'équivalent de la NBA au féminin. Avant de partir sous d'autre cieux, Kuier souhaite enfiler le maillot de l'équipe nationale de Finlande senior, et aider son pays d'adoption à se qualifier pour les prochains championnat d'Europe.

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Elle entre dans l'histoire en mars 2020 en devenant la plus jeune joueuse de l'histoire en Europe à être capée en équipe senior, à seulement 17 ans. Désormais cadre des "Louves", le surnom de la sélection nationale du pays nordique, elle est aussi l'une des figures de proue du sport national, aux côtés du basketteur NBA Lauri Markannen, du footballeur Teemi Pukki et du pilote de Formule 1 Valtteri Bottas.

Présente aux États-Unis depuis un mois et demi, Kuier a pu démarrer son rêve américain avec l'équipe des Dallas Wings il y a 15 jours, pour ses premières minutes sur un parquet de la meilleure ligue du monde. "Avoir 19 ans et jouer face à mes idoles de jeunesse, c'est irréel pour moi, même encore aujourd'hui. Je ne pensais pas que ça allait arriver aussi tôt, mais je suis vraiment reconnaissante de toute l'aide et du soutien que l'on m'a donné depuis le début de mon chemin qui m'a amené à Dallas", sourit-elle. 

Malgré les 10 800 kilomètres qui la sépare d'Helsinki et les 18 800 qui la sépare du Soudan du Sud, la terre natale de ses parents, Kuier n'oublie pas d'où elle vient et tient beaucoup à remplir parfaitement son rôle de modèle pour la jeunesse finlandaise et sud soudanaise. "J'ai eu la chance d'avoir une opportunité de venir ici, et je veux montrer aux jeunes que c'est possible malgré un parcours de vie difficile et les épreuves rencontrées sur le chemin. Quand on y croit fort et qu'on travaille dur, on peut y arriver. C'est la philosophie que je veux transmettre aux autres", conclut-elle. 

 

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