Ali Virk a documenté son voyage du Pakistan vers l'Europe avec son smartphone | Photo : Ali Virk
Ali Virk a documenté son voyage du Pakistan vers l'Europe avec son smartphone | Photo : Ali Virk

Pour sensibiliser ses compatriotes, le Pakistanais Ali Virk a documenté avec son smartphone son propre voyage vers l’Europe.

"Pendant notre voyage, l’un d'entre nous a dû faire une pause et s’est allongé. Par épuisement, il n'était plus capable de continuer à marcher. Mais le passeur nous a obligés à avancer et à l'abandonner." C'est ainsi qu'Ali Virk, 23 ans, se souvient avoir perdu l’un de ses compagnons de route, dans les montagnes, à la frontière entre l'Iran et la Turquie, alors que son groupe tentait de rejoindre l’Europe.

Comme des milliers de jeunes hommes vivant dans les zones rurales du Pakistan, Ali rêvait d’un avenir en Europe, quitte a confier confier sa vie à des trafiquants peu scrupuleux.

A (re)lire également : Accueil des demandeurs d'asile : les pays européens en ordre dispersé

Mais ce rêve a fini par devenir un cauchemar. Alors aujourd’hui, Ali Vick se consacre ainsi à l’objectif inverse : il sensibilise et alerte les Pakistanais sur les risques de vouloir se rendre clandestinement en Europe. Il veut raconter ce que les passeurs ne disent pas.

6 000 kilomètres à parcourir 

En 2017, Ali Virk entre en contact avec un "dunker", un terme local utilisé pour décrire un passeur. Les dunkers organisent le voyage vers la Turquie et l'Europe, généralement en échange d'un paiement de 2.500 à 4.500 dollars. 

Il avait pourtant été mis en garde par un ami vivant en Turquie de ne pas se lancer sur cette route. "Je pensais que s’il était parvenu à rejoindre la Turquie en toute sécurité, j'y arriverais aussi d'une manière ou d'une autre", se souvient-il.

Peu de temps après son premier contact avec les passeurs, Ali quitte son village pour rejoindre un groupe de jeunes hommes à Quetta, une ville du Baloutchistan, une province du sud-ouest du Pakistanais. De là, ils sont censés être transportés en toute discrétion vers l’Iran. "Les passeurs nous avaient assuré qu’il y aurait un transport adéquat et avaient promis que la route ne présenterait aucune difficulté", explique Ali.

Ce "transport adéquat" pour emprunter les routes cahoteuses et rejoindre la zone frontalière de Taftan s’avère être un mini-van surchargé. "Ces fourgons sont remplis de jeunes hommes, certaines personnes doivent voyager accroupis. Chaque mini-van transporte jusqu’à 18 personnes, bien au-delà de sa capacité", raconte-t-il.


Ali a voyagé avec 16 autres passagers dans un mini-van pour rejoindre la frontière entre le Pakistan et l’Iran | Photo : Ali Virk
Ali a voyagé avec 16 autres passagers dans un mini-van pour rejoindre la frontière entre le Pakistan et l’Iran | Photo : Ali Virk


"Beaucoup de gens meurent sur cette route. De temps en temps, vous entendez parer des enlèvements, des séquestrations, des pillages... tous ces crimes sont courants le long de cette route."

Arrivé à Taftan, Ali et son groupe passent la frontière vers l’Iran à pied. La route se poursuit vers la Turquie et le groupe traverse une zone montagneuse à plus de 1.600 mètres d'altitude. 

"A cause de l’altitude, vous avez moins d'oxygène et avez du mal à respirer. Le chemin le long de la montagne est très étroit et si quelqu'un glisse, c’est tout simplement le vide et la mort qui l’attendent." 

C'est dans ces montagnes qu’Ali a dû abandonner l’un de ses compagnons de route. "Je me souviens encore de ce qu'il m'a dit et c’était probablement la dernière chose qu'il a pu dire à quelqu'un. Il m'a demandé de transmettre à sa mère qu'elle ne devait pas l'attendre et que son fils était mort."

Ali parvient à entrer en Turquie et finit même par atteindre la frontière grecque. Mais son voyage s’arrête là, bloqué aux portes de l’Union européenne. 


Ali Virk a voyagé 6.000 kilomètres de von village dans le Punjab jusqu’à la frontière grecque | Photo : InfoMigrant
Ali Virk a voyagé 6.000 kilomètres de von village dans le Punjab jusqu’à la frontière grecque | Photo : InfoMigrant


Pour Ali, les chances d’obtenir le statut de réfugié en Europe étaient de toutes manières minces. Ces dernières années, les ressortissants pakistanais ont fait partie des principaux demandeurs d’asile en Europe, mais ils ont été qu’une poignée à obtenir une réponse positive. Au troisième trimestre 2020, 88% des quelque de 5.200 demandes d'asile formulées par des Pakistanais ont été rejetées, selon des données de la Commission européenne.

Pour Ali Virk, après quelque temps passé à faire des petits boulots en Turquie, il décide de repartir, désabusé. En 2018, il reprend la même route en sens inverse pour rentrer au Pakistan.

Il s’estime toutefois chanceux, car contrairement à beaucoup d'autres migrants pakistanais, il a réussi à retourner chez lui sain et sauf.

C’est le cas de l’un de ses amis, mort dans les montagnes entre l’Iran et la Turquie, dans la même région où Ali avait dû abandonner l’un de ses compagnons de route.


La disparition de cet ami l’a poussé à vouloir agir. "Cet événement m'a incité à utiliser toutes mes vidéos et mes histoires pour avertir les gens des dangers de ce voyage", explique-t-il. "J'ai subi des pertes et des douleurs. Désormais, je veux être sûr que d'autres personnes sont bien conscientes des dangers qui les attendent."

Son voyage documenté sur YouTube

Aujourd’hui, Ali Virk vit légalement en Turquie, où il a décroché un emploi. Il a aussi crée sa propre chaîne YouTube, pour raconter son histoire et révéler les mensonges des passeurs à l’aide des vidéos qu’il a tournées avec son smartphone pendant son propre voyage.

"Ces temps-ci, je reçois de nombreux messages de mères de famille qui me disent que leurs fils ont changé d'avis sur le fait d'aller en Europe avec des passeurs, se réjouit-il. Elles me disent qu'ils ont plutôt décidé d’investir leur argent dans une petite entreprise au Pakistan."

 

Et aussi