Afousatou et Charles. Crédit : Leslie Carretero
Afousatou et Charles. Crédit : Leslie Carretero

Pour sa troisième édition, le Refugee food festival a pris ses quartiers en France, mais aussi dans plusieurs pays d’Europe. Pendant une journée, un cuisinier réfugié endosse le rôle de chef dans les cuisines de certains restaurants. À Paris, Afousatou a concocté un brunch d’inspiration ivoirienne.

"Charles c’est le chef des lieux mais aujourd’hui il partage son bureau avec moi", lance avec humour Afousatou Soro. Cette Ivoirienne de 30 ans participe ce dimanche au Refugee Food Festival. Pendant deux semaines, 84 restaurants dans 13 villes européennes – Paris, mais aussi Madrid, Bruxelles, Amsterdam ou encore Milan – ouvrent leurs cuisines à des chefs réfugiés. L’occasion pour tous de goûter des mets venus de Syrie, d’Inde, d’Érythrée ou encore de Côte d’Ivoire. "La cuisine a quelque chose de fédérateur, estime Louis Martin qui est à l’origine du concept du Refugee Food Festival dans le cadre du projet Food Sweet Food avec Marine Mandrila. On a voulu utiliser la gastronomie pour casser les discours misérabilistes sur les migrants et valoriser les talents des réfugiés afin de faire de la cuisine un moment de rencontres entre parisiens et immigrés", expliquent-ils.

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Découvrir une autre culture

L’idée du festival gastronomique a tout de suite séduit l’équipe du nouveau restaurant La Traversée qui a ouvert en mai dernier dans le 18ème arrondissement de Paris. "Nous sommes ravis de participer au festival car cela permet aux réfugiés de s’exprimer à travers la cuisine, et aux clients de découvrir une autre culture", précise Charles, le chef du restaurant qui pour l’occasion fait donc équipe avec Afousatou. Celle qui a quitté la Côte d’Ivoire en 2008 est ici comme chez elle. Très à l’aise derrière les fourneaux malgré un restaurant et une équipe qu’elle ne connait pas, la jeune femme a conçu seule le menu ivoirien du jour : des beignets frits, du riz façon tchep (riz mariné au jus de tomate), du jus de bissap (sorte d’hibiscus) ou encore des bananes plantains. Des aliments que Charles utilise peu et qui lui vaudront d’ailleurs une scène assez cocasse : "Quand nous sommes allés faire les courses avec mon collègue pour le repas d’Afousatou, on était complètement perdu dans le magasin, avoue-t-il. On avait une liste précise mais on ne connaissait pas du tout les ingrédients. Heureusement, une passante voyant notre désarroi nous a donné un coup de main".

Afousatou a conçu elle-même le menu du jour. Crédit : Leslie Carretero

Durant toute la matinée de préparation, celui qui d’habitude est le chef en cuisine devient le commis d’Afousatou. Les questions fusent : comment veux-tu que je coupe le thon ? Est-ce que je peux mélanger l’oignon et l’échalote ? Je dois rajouter du sel ? L’Ivoirienne répond avec gentillesse tout en continuant la préparation du riz, du jus de bissap, du taboulé, des beignets… Sérieuse et concentrée, la jeune femme jongle entre les différents plats. La cuisine, "c’est tout" pour elle : "Cela permet de faire passer un message, de montrer sa personnalité, sa culture, ses origines. C’est aussi un super moyen de communication", s’enthousiasme-t-elle, des étoiles plein les yeux. La cuisine, Afousatou pourrait en parler des heures.  

Un acte politique

Mais ceux qui en parlent peut-être encore mieux, ce sont les clients. Avant même l’ouverture du restaurant normalement fermé le dimanche, plus de 100 personnes avaient déjà réservé une table pour le brunch ivoirien. Comme Éric, un homme d’un certain âge venu avec ses deux filles. Habitant du quartier, il fait en quelque sorte aujourd’hui un acte politique. "Je suis scandalisé par la façon dont le gouvernement traite les migrants. Voir ces gens persécutés, je trouve cela inhumain. C’est honteux, souffle-t-il. Ces personnes ont du talent, c’est important de les faire connaitre".

Afousatou et Éric, un client, se serrent dans les bras après le repas. Crédit : Leslie Carretero

Quelques tables plus loin, un couple de trentenaires savoure les plats d’Afousatou : "Je trouve que c’est une super initiative ! C’est bien de montrer les réfugiés comme des personnes avec des compétences et pas seulement dans le besoin", insiste Suzanne.

Les clients sont emballés par l’initiative mais aussi par ce qu’ils dégustent. Pour preuve, toutes les assiettes repartent vides en cuisine. "Si tout le monde est content, moi je suis contente", sourit Afousatou après être allée saluer les clients en salle. Éric l’a même serré dans les bras, la félicitant pour ce bon repas. "Ça fait chaud au cœur de voir que tout le monde apprécie ce que l’on fait et que toutes les heures passées en cuisine ne sont pas perdues", renchérit l’Ivoirienne. L’objectif du festival est aussi de faire connaitre les chefs réfugiés : leur permettre de développer leur réseau et de faciliter leur insertion dans les cuisines professionnelles. À la fin du service, les clients font bon accueil aux cartes visites distribuées par Afousatou qui développe son activité de traiteur à domicile.

La troisième édition du festival remporte un franc succès. À tel point qu’après l’Europe, les organisateurs envisagent d’exporter le concept aux États-Unis l’année prochaine. Des contacts ont déjà été pris à Washington, Montréal et la Nouvelle-Orléans. 




 

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