Photo : A.Cimermane-Aristos
Photo : A.Cimermane-Aristos

Deux rappeurs allemands ont composé, écrit et produit une chanson avec des réfugiés qui vivent en Allemagne. Nous avons rencontré le collectif pour "checker leur flow".

" Je m’appelle Issa et je viens de Palmyre. Je suis né pour vivre. Non, je ne suis pas un perdant. Je construis mon avenir. C’est l’art d’être positif. " Comme il le dit lorsqu'il rappe ces quelques lignes, Issa vient de Syrie. En allemand, le jeune homme de 18 ans fait rimer " Issa " avec " Palmyra ". Ses parents sont encore en Grèce. Ils sont restés bloqués à la frontière avec l’Albanie. En attendant qu’ils puissent le rejoindre, Issa prend ses nouvelles par WhatsApp. Voilà près d’un an et demi qu’Issa vit avec son grand frère en Allemagne, plus précisément à Lahr, une petite ville de 40 000 habitants dans le sud de l’Allemagne. Le Rhin et la France ne se trouvent qu’à une vingtaine de minutes en voiture. C’est dans la région transfrontalière, à cheval entre l’Alsace et le Bade-Wurtemberg, que sévissent les frères jumeaux Felix et Till Neumann. Les deux chanteurs de hip-hop se sont fait un nom en mélangeant dans leurs textes le français et l’allemand. Leur groupe s’appelle " Zweierpasch ", en français "Double Deux". Leur engagement pour un monde sans frontières les a emmenés en Afrique de l’Ouest, en Ukraine ou bien au Château Bellevue, pour y jouer sous les yeux de l’ancien président allemand Joachim Gauck.

Pédagogues en hip-hop

"Le rap nous permet de trouver un langage commun, un dénominateur commun", explique Till, sous le regard de son frère, pour parler la chanson " Together as one ", écrite et réalisée en collaboration avec des réfugiés, dont Issa de Palmyre. La chanson est née pendant un vaste programme de workshops soutenu par le Jugendmigrationsdienst (JMD), un organisme qui dispose de plus de 450 antennes locales pour promouvoir l’intégration à travers l’Allemagne. Le programme a réuni quelque 150 personnes venues d’Erythrée, de Syrie, du Niger, d’Afghanistan, du Kosovo et de Gambie pour participer pendant un an à des ateliers de danse, de peinture et donc, de hip-hop.

Photo : Zweierpasch

"Le hip-hop nous permet aussi de travailler sur toutes sortes de thématiques parce que c’est un moyen d’expression très puissant", explique Felix. Lorsqu’il n’est pas en tournée, il travaille au JMD de Lahr, notamment en tant que pédagogue en hip-hop."On s’en sert pour transmettre les langues étrangères, pour la compréhension interculturelle, mais aussi dans des domaines comme la politique et la participation citoyenne". 

« Le flow, ils l’avaient déjà »

Dans "Together as one", chacun chante quelques lignes en allemand, peu importe le niveau de langue et les accents. "Quand tu sais rapper dans une langue, tu sais le faire dans une autre, affirme Till. Le groove et le flow, ils l’avaient déjà. Il s’agissait juste de trouver les mots justes".  C’est le cas pour Ajmaal, chez qui on devine un accent perse. Cet Iranien à quitté Téhéran parce que justement, chez lui, il ne pouvait pas dire les mots qu’il estime justes. "J’ai commencé à faire de la musique dès l’âge de six ans", raconte Ajmaal, dans un allemand saccadé mais correct. "J’ai fait de petits concerts en Iran, mais là-bas c’est difficile de faire du rap. C’est interdit. D’autant que je suis engagé politiquement." Et c’est cette histoire que Ajmaal chante dans "Together as one", qui compte désormais terminer son apprentissage en Allemagne pour trouver un travail dans la métallurgie. "Nous même ne connaissons pas toutes leurs histoires, confie Till Neumann. Le rap permet de creuser et de remonter des choses à la surface, et de peut-être surmonter et digérer du vécu avec la musique."

Photo : Zweierpasch

Yaya s’accorde

Si la chanson "Togetehr as one"se prête à beaucoup de discussions, elle prend tout son sens lorsqu’elle est jouée. Les frères Neumann profitent régulièrement des concerts de leur groupe Zweierpasch pour faire monter le collectif sur scène et interpréter "Together as one ". Ce jour-là, dans les locaux du JDM de Lahr, il s’agit justement de répéter pour la prochaine performance. 

Photo : Aristos.A.Cimermane

Yaya accorde sa guitare. C’est lui qui apparaît et chante en premier dans le clip vidéo. Si Yaya donne l’impression d’avoir toujours fait ça, c’est que ce Gambien de 28 ans connaît la chanson. "J’ai enregistré deux albums en Gambie, raconte-t-il. Là-bas, mes clips sont passés à la télé ". Aujourd’hui, Yaya travaille sur son 3ème album, entièrement écrit et composé en Allemagne. Son nom de scène est " Warrior", parce qu’il lutte avec ses chansons pour les valeurs du vivre ensemble et de l’amour. Des thèmes parfois en contradiction avec son passé en Gambie : "Je faisais de la musique et en même temps j’étais dans l’armée, explique-t-il. Vous connaissez l’actualité, la dictature que nous avons connue dans le pays. Donc je ne me sentais plus en sécurité là-bas. J’aurais pu y laisser ma vie comme tant d’autres". Alors Yaya est parti, est passé par la Libye et a pris le bateau pour traverser la Méditerranée.

Être actif

" Le rap est un moyen de s’intégrer ici, de réaliser quelque chose ensemble, ajoute Felix Neumann. Etre créatif ensemble est certainement un des meilleurs moyens pour prendre ses repères et de participer activement à la société. C’est aussi une façon de se sentir bienvenu ici".  Felix raconte notamment l’étonnement de certains spectateurs, lors des premiers concerts, de voir des étrangers rapper en allemand : « Quand un Erythréen s’exprime en allemand alors qu’il ne parle pas encore vraiment la langue, ça impose le respect. On leur avait dit : vous pouvez écrire dans votre langue maternelle ou en allemand. Et quasiment tous ont dit, on a envie d’écrire en allemand. »

Photo : Zweierpasch

La guitare de Yaya est maintenant accordée. Elle avait passé la matinée dans une voiture. La chaleur dans l’habitacle avait modifié la tension des cordes. Il lance les premiers accords, tous se regardent, guettant le moment du départ pour pouvoir "balancer" à l’unisson : "Together as one, ensemble nous sommes un. Together as one, parce que ta vie c’est la mienne. Together as one, ensemble nous sommes forts".


Liens à suivre :

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