Le chancelier allemand Olaf Scholz lors d’une visite à Cologne au mois de mai . Crédit : Service de presse fédéral allemand
Le chancelier allemand Olaf Scholz lors d’une visite à Cologne au mois de mai . Crédit : Service de presse fédéral allemand

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe avait suscité un vaste élan de solidarité à travers l’Allemagne. Après presque six mois de guerre, que reste-t-il de cette solidarité ?

Lesyia vit à Cologne depuis cinq mois. Lorsqu’on lui demande de résumer son expérience en Allemagne, l’Ukrainienne de 38 ans répond qu’apprendre l'allemand est la clé pour s'en sortir, que ses enfants ont plus de facilité à s’intégrer qu’elle et que la bureaucratie allemande a ses avantages, mais aussi ses inconvénients.

"On me demande souvent ce qui me plaît le plus ici. Je leur réponds que j’adore toutes ces règles en Allemagne. Et quand on me demande ce qui me dérange le plus, et bien ce sont également toutes ces règles", raconte l'informaticienne en riant. Avant la guerre, Lesyia envisageait de lancer une start-up en informatique dans sa ville natale située entre Lviv et Kiev.

Mais le 3 mars dernier, Lesyia a été l'une des 43 premières Ukrainiennes à arriver à Cologne dans un bus affrété par l'organisation d'aide Blau-Gelbes-Kreuz (Croix bleue et jaune). Aujourd’hui, elle vit avec ses deux enfants dans un petit appartement de cette ville de l'ouest de l'Allemagne. 

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Chaque jour, elle s’émeut de voir tant de personnes apporter leur aide, que ce soit de parfaits inconnus, des bénévoles ou des voisins.

"L'autre jour, mon voisin était avec moi et nous avons eu l'idée d'aller tous ensemble à la piscine. Je me suis rendue compte que je n'avais même pas de maillot de bain. Un peu plus tard, quelqu’un a sonné et j’ai trouvé un paquet posé devant ma porte. Mon fils l'a ouvert et s’est exclamé : 'Maman, regarde, il y a deux maillots de bain pour toi !'"

Linda Mai (à droite) et Lesyia. Crédit : Natalie Nothstein
Linda Mai (à droite) et Lesyia. Crédit : Natalie Nothstein


Montant record de dons au début de la guerre 

Du point de vue de Lesyia, la solidarité avec les réfugiés ukrainiens n’a pas faibli, bien au contraire. Toutefois, lorsque l’on regarde les chiffres, l’importante vague de dons observée au début du conflit est largement retombée.

Grâce à la collecte de fonds Emergency Aid Ukraine, les Allemands avaient transféré en mars plus de 180 millions d'euros à "Aktion Deutschland hilft", une alliance de plus de 20 organisations d'aide allemandes.  

Mais depuis, les contributions ont chuté. En mai, les dons dépassaient à peine 8 millions d’euros, et un peu moins de cinq millions en juin.

Moins de bénévoles

Linda Mai est bien placée pour évaluer l'état de la solidarité allemande. Née en Ukraine, elle est la présidente de la Blau-Gelbes-Kreuz à Cologne. Son organisation avait permis de mettre sur pied quelque 170 convois de ravitaillement et d'évacuation, transportant 1 500 tonnes d'aide humanitaire.

"Nous nous appuyons encore aujourd’hui sur l'énorme volonté de donner des mois de mars et d’avril, avec des dons en nature et en argent. Mais il est clair qu'il y a moins de volontaires actuellement. Il y avait également moins de monde lors de notre dernière manifestation. J’imagine qu’il est normal que les gens retournent à leur quotidien, sauf que la guerre ne fait pas de pause", explique-t-elle. 

L’ONG cible désormais davantage ses efforts, en mettant à disposition des kits de secours pour permettre aux médecins en Ukraine de venir en aide aux victimes de bombardements.

La hausse des prix du gaz domine l’actualité

Avec sa campagne "Prêt pour l'école", la Blau-Gelbes-Kreuz soutient également les familles ukrainiennes pour la scolarisation de leurs enfants. Des trousses, des cahiers et des cartables sont empilés sur des palettes dans l'entrepôt de l’organisation, à Cologne, alors que l'école vient de reprendre en Allemagne.

L’omniprésence du débat sur l’approvisionnement en énergie du pays cet hiver et la hausse des prix du gaz inquiète Linda Mai. "Quelle valeur accordons-nous à une vie humaine ? Ne devrait-elle pas avoir plus de valeur pour nous que de donner de l'argent à la Russie pour du carburant et du gaz ? Chacun peut faire quelque chose et donner cinq euros, cela ne fait pas de mal. La souffrance en Ukraine est immense."


Olexandra vit à Bergisch Gladbach, une ville dans l’ouest de l’Allemagne : "Parfois, je voudrais tout plaquer et retourner en Ukraine, même si les bombes s’abattent encore sur la ville." Crédit : DW
Olexandra vit à Bergisch Gladbach, une ville dans l’ouest de l’Allemagne : "Parfois, je voudrais tout plaquer et retourner en Ukraine, même si les bombes s’abattent encore sur la ville." Crédit : DW


Près d'un million de réfugiés d'Ukraine en Allemagne

Plus de 915 000 Ukrainiens sont désormais enregistrés en Allemagne. Fin juin, selon l'Agence fédérale pour l'emploi, plus de 353 000 personnes étaient officiellement à la recherche d’un emploi.

Plus de 146 000 enfants et jeunes Ukrainiens fréquentent actuellement les écoles allemandes. La ministre allemande de l’Éducation, Bettina Stark-Watzinger, a qualifié ce défi d’"énorme entreprise".

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Les initiatives privées et non gouvernementales comme "Unterkunft Ukraine" (Hébergement pour l’Ukraine) affichent également des chiffres impressionnants. L’organisation, qui se pose en intermédiaire entre les nouveaux arrivants et des particuliers, a réussi à trouver quelque 44 000 lits pour les réfugiés ukrainiens.

La bureaucratie vient toutefois souvent compliquer les choses. "Certains districts, comme celui de Mettmann (près de Düsseldorf, dans l’ouest de l’Allemagne, ndlr) ou celui de Potsdam (près de Berlin, ndlr), ont maintenant gelé les enregistrements. Cela signifie que même si un logement privé est trouvé, les réfugiés ne peuvent pas y prétendre et doivent retourner dans leurs centres d’hébergement communaux surpeuplés pour avoir droit à l'aide de l'État", a affirmé une porte-parole d'Unterkunft Ukraine.


Blau-Gelbes-Kreuz collecte notamment des produits pour les bébés. Crédit : Natalie Nothstein
Blau-Gelbes-Kreuz collecte notamment des produits pour les bébés. Crédit : Natalie Nothstein


Manque de souplesse 

Ce gel des enregistrements s'applique également à plusieurs districts du Brandebourg, autour de la capitale, ainsi que dans des régions entières comme la Bavière ou la Saxe, qui ont accueilli un très grand nombre de déplacés au cours des premiers mois de la guerre. 

Ces personnes avaient ensuite été réparties sur l’ensemble du pays pour partager le coût des aides sociales entre les régions et éviter que les écoles, les hôpitaux et les autorités locales soient surchargés.

Un autre casse-tête pour les organisations comme Unterkunft Ukraine est qu’une personne est tenue de trouver un logement dans la zone où elle est enregistrée. 

"Si des réfugiés se sont déjà inscrits dans des grandes villes, ils ne peuvent pas simplement partir vers les zones rurales d'une autre région, puisqu’ils ne pourraient plus bénéficier de l'aide sociale, même si la situation y serait moins tendue pour trouver un logement."

Pour Unterkunft Ukraine, l'Allemagne doit réussir à faire preuve de plus de souplesse dans sa gestion des réfugiés. 

Auteur : Oliver Pieper

Source : dw.com

 

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