Des policiers patrouillent le long du mur construit à la frontière gréco-turque, dans la région de l'Evros, le 22 août 2021.Crédit : EPA
Des policiers patrouillent le long du mur construit à la frontière gréco-turque, dans la région de l'Evros, le 22 août 2021.Crédit : EPA

Le ministre grec de la Protection civile a déclaré mercredi qu'environ 25 000 migrants ont essayé de traverser la frontière depuis la Turquie en moins d’un mois. Le triple du nombre d’arrivées comptablisées sur toute l’année par le Haut-commissariat aux réfugiés.

"Rien qu'au cours du mois d'août, jusqu'à présent, environ 25 000 migrants irréguliers ont tenté d'entrer illégalement par les frontières gréco-turques", a déclaré mercredi 24 août Takis Theodorikakos, le ministre de la Protection civile, dans une interview à la télévision grecque. La veille, son homologue en charge des Migrations, Notis Mitarachi, a affirmé à InfoMigrants que "1 500 à 1 700 tentatives [de franchissement] sont effectuées quotidiennement".

Ce chiffre est plus de trois fois supérieur au nombre d’arrivées comptabilisées sur toute l’année 2022. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 7 375 migrants sont entrés dans le pays depuis le 1er janvier. Le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) dénombre quant à lui 7 936 arrivées à la même période.

Le ministre grec n’a pas donné plus de détails sur le nombre de migrants parvenus à entrer sur le territoire grec, laissant entendre que la grande majorité ont été empêchés de traverser la frontière.

"Il ne s'agit pas de statistiques officielles, nous ne savons donc pas comment elles ont été recueillies," explique Lena Karamanidou, chercheuse spécialiste de la région de l'Evros, contactée par InfoMigrants. "Une possibilité est qu'elles proviennent des alertes générées par le système automatisé de surveillance de la frontière, ou bien qu'elles aient été élaborées par les départements locaux de garde-frontières. Il n'y a pas d'explication quant à ce qui y est inclus : les individus qui ont tenté de franchir la frontière, ou bien toutes les tentatives, probablement répétées par les mêmes personnes."

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Par ailleurs, des ONG de défense des droits humains et les autorités turques ont à de nombreuses reprises accusé la Grèce de renvoyer illégalement les demandeurs d'asile qui arrivent sur le territoire. Athènes a toujours démenti ces accusations.

Tensions avec la Turquie

L’annonce du ministre intervient alors que le gouvernement grec dénonce une pression renforcée du côté turc. Mardi 23 août, le Conseil gouvernemental de sécurité nationale grec a approuvé une extension du mur anti-migrants à la frontière terrestre dans la région de l’Evros.

Une nouvelle fois, Athènes accuse Ankara "d'instrumentaliser de manière systématique et méthodique ces malheureuses personnes". "Un grand nombre d'entre eux viennent de Syrie et sont contraints [d'essayer d'entrer en Grèce] car les Turcs les placent face à un dilemme : soit retourner en Syrie, soit passer en Grèce", a déclaré Takis Theodorikakos.

La Grèce accuse régulièrement la Turquie d'ouvrir sciemment ses frontières et d'"instrumentaliser" la migration pour en faire un moyen de pression sur l'Union européenne (UE). Une affirmation démentie par Ankara, qui dit assumer un "fardeau" énorme en accueillant quelque 4 millions de réfugiés sur son sol, dont la plupart ont fui la guerre civile en Syrie.

Le 28 mai, Athènes avait annoncé avoir empêché quelque 40 000 migrants d'entrer dans le pays illégalement depuis le début de l’année. De son côté, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré lundi 22 août que, sur les deux dernières années, ses garde-côtes avaient "sauvé la vie de 41 000 personnes que la Grèce avait laissées mourir", rapporte le journal Daily Sabah.

Pour Hope Barker, analyste au sein du collectif d'associations Border violence monitoring, qui recense les cas de violences policières aux frontières de l'UE, les autorités grecques utilisent les statistiques de tentatives de traversées pour soutenir leur politique. "Ce genre de discours guerriers sur l’instrumentalisation des migrants est utilisé pour légitimer les actions du gouvernement grec et ses arguments de surveillance, et justifier les violations des droits humains qui ont lieu."

De nombreux témoignages de refoulements illégaux

Les ONG et les médias dénoncent régulièrement les violences aux frontières grecques, notamment en mer Égée.

Le 20 juillet, la plateforme d'aide aux migrants Alarm Phone avait alerté sur la disparition de deux exilés après un refoulement opéré par les garde-côtes grecs. Les deux jeunes hommes étaient membres d’un groupe qui était parvenu à atteindre l’île de Rhodes, mais avaient été interpellés par la police, qui les avait remis à la mer et laissés à la dérive. Au troisième jour de dérive, sans eau ni nourriture, les deux hommes avaient décidé de quitter l'embarcation pour aller chercher du secours, et avaient disparu. Le reste du groupe avait finalement été secouru par les garde-côtes turcs.

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InfoMigrants reçoit aussi des témoignages de "pushbacks". À l'été 2021, une Congolaise avait expliqué comment les garde-côtes grecs avaient refoulé son embarcation en mer, mettant les passagers en danger. "Ils nous ont menacé avec leur armes (…) Ils ont tourné autour de nous, ce qui a fait de grandes vagues et du courant", avait-elle rapporté.

À la frontière terrestre, de nombreux groupes se sont également retrouvés bloqués sur des îlots au milieu du fleuve Evros, victimes d’un “jeu de ping-pong” entre les deux pays. Les autorités grecques, appelées à secourir ces groupes, ont à plusieurs reprises déclaré qu’elles ne parvenaient pas à les localiser.

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“Ces déclarations du gouvernement sont contradictoires, dénonce Hope Barker : ils sont capables de détecter des dizaines de milliers de personnes, mais ils ne peuvent soi-disant pas trouver ces petits groupes, même quand on leur envoie les coordonnées GPS exactes."

 

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