De plus en plus de Russes tentent de quitter le pays pour éviter d'être recrutés pour la guerre en Ukraine | Photo : Alexey Malgavko/Reuters
De plus en plus de Russes tentent de quitter le pays pour éviter d'être recrutés pour la guerre en Ukraine | Photo : Alexey Malgavko/Reuters

En Allemagne, la communauté ukrainienne se montre sceptique à l’idée d’accorder l’asile aux Russes qui tentent d’échapper à la mobilisation partielle décrétée par Vladimir Poutine.

Lorsque Kateryna Rietz-Rakul a entendu pour la première fois que l'Allemagne était prête à accueillir des déserteurs russes, elle a cru qu'il s'agissait d'une mauvaise blague. "Je me suis dit que cela ne pouvait pas être vrai, je n'arrivais pas à y croire, et puis je l’ai vu le soir dans le journal télévisé", raconte l'interprète ukrainienne, qui vit et travaille en Allemagne depuis 20 ans.

Elle se dit choquée de l’offre d’accueil soutenue par une partie des politiques allemands, depuis que le président russe Vladimir Poutine a annoncé la mobilisation partielle, afin de grossir les rangs de l’armée russe en Ukraine.

"Ceux qui détestent la politique de Poutine et aiment la démocratie libérale sont les bienvenus en Allemagne", a ainsi déclaré le ministre allemand de la Justice, Marco Buschmann, du parti libéral FDP.

"Soutenir ces personnes et leur donner un refuge est une réaction naturelle", a plaidé le Premier ministre de la région de Basse-Saxe, Stephan Weil, du parti social-démocrate SPD.

De son côté, la secrétaire parlementaire du parti des Verts, Irene Mihalic, a exigé que "toute personne qui ne veut pas participer à la guerre d'agression de Poutine contre l'Ukraine [...] et qui fuit la Russie, doit se voir accorder l'asile en Allemagne."

Le ton est toutefois différent dans l’opposition. Friedrich Merz, le président du parti conservateur CDU, se dit strictement opposé à l’accueil des objecteurs de conscience russes.

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Kateryna Rietz-Rakul estime également qu’accorder l’asile aux déserteurs russes est une erreur politique. "Il ne s'agit pas de figures de l'opposition ou de dissidents. Ce sont des hommes qui ne veulent tout simplement pas risquer leur vie. Ils n'avaient aucun problème avec la politique russe jusqu'à il y a quelques jours, et maintenant ils se sont réveillés. Mais ce n'est pas à l'Occident de protéger ces personnes."

Plusieurs dizaines de milliers de Russes ont déjà fui vers la Géorgie voisine, alors que la Pologne et les pays baltes ont pratiquement fermé leurs frontières aux ressortissants russes.

Les images de la longue file d'attente à la frontière géorgienne ont fait le tour du monde. "On y voit des Russes s'énerver et se faire refouler, alors qu’ils ont un autocollant Z sur leur voiture ou des tatouages Z sur le corps", explique Kateryna Rietz-Rakul. La lettre "Z" est devenue un symbole pour ceux qui soutiennent l’invasion de l’Ukraine.

Des réservistes ont été mobilisés à travers toute la Russie | Photo : AP/dpa/picture-alliance
Des réservistes ont été mobilisés à travers toute la Russie | Photo : AP/dpa/picture-alliance

Mais l'Allemagne peut-elle vraiment refuser une protection internationale à ceux qui ne veulent pas être enrôlés dans l’armée russe ?

Pour de nombreux politiques allemands, chaque déserteur à qui l’on accorde l’asile est un soldat de moins pour l’armée de Poutine.

Mais c'est une logique naïve, selon Kateryna Rietz-Rakul. "La Russie réunira ses 300 000 ou un million de réservistes d'une manière ou d'une autre. Laisser entrer quelques déserteurs en Allemagne ne changera rien à ce fait - cela signifiera simplement que nous aurons un gros problème de sécurité ici."

Le ministère allemand de l’Intérieur souligne que l'asile est accordé au cas par cas et implique un contrôle de sécurité. Par ailleurs, les objecteurs de conscience russes qui se trouvent déjà dans un pays tiers, comme la Géorgie ou la Turquie, ne peuvent déposer de demande, ce qui limite grandement d’éventuelles arrivées de Russes en Allemagne.

Pour Kateryna Rietz-Rakul, l’Allemagne n’est pas prête à une nouvelle vague migratoire. "Nous sommes déjà débordés ici en Allemagne par l'accueil des femmes et des enfants ukrainiens, par la recherche de logements et la vérification des documents. De nombreuses régions disent être surchargées et qu'elles ne peuvent plus accueillir de réfugiés. Où iront ces hommes venus de Russie ? Comment ce contrôle de sécurité va-t-il se dérouler ? Et comment leurs réseaux sociaux seront-ils contrôlés ?", demande l'Ukrainienne.

Plus d'un million de personnes originaires d'Ukraine se sont enregistrées en Allemagne depuis le début de la guerre en février, principalement des femmes et des enfants. Beaucoup ont fui les soldats russes, rappelle Kateryna Rietz-Rakul. Ils pourraient à nouveau être confrontés à leurs bourreaux dans leur nouvelle vie en Allemagne si le pays leur accorde l'asile.

Depuis le début de la guerre le 24 février, des manifestations de solidarité sont régulièrement organisées à travers l'Allemagne | Photo : Christian Behring/Geisler-Fotopress/picture-alliance
Depuis le début de la guerre le 24 février, des manifestations de solidarité sont régulièrement organisées à travers l'Allemagne | Photo : Christian Behring/Geisler-Fotopress/picture-alliance

Ana* est venue d'Ukraine lorsqu'elle était encore enfant. Aujourd’hui, elle milite au sein de l'association de la diaspora ukrainienne "Vitsche", qui organise notamment les manifestations pro-Ukraine à Berlin.

"Bien sûr, les militants ont peur. Nous sommes déjà régulièrement confrontés à des provocations lors de manifestations, où des personnes d'origine russe tentent de provoquer les participants. L'Allemagne n'est pas consciente de la menace sécuritaire qui plane sur le pays", dit-elle.

A (re)lire également : L'Autriche rétablit les contrôles à ses frontières

Il y a une semaine, Vitsche a manifesté devant le ministère allemand de la Défense en faveur de la livraison de véhicules de combat à l'Ukraine. En octobre, l’association veut mettre l’accent sur la façon dont certains intellectuels allemands se laisseraient influencer par la propagande russe. L’organisation milite également en passant les réseaux sociaux russes à la loupe.

"Dans les groupes Z russes, beaucoup de gens se félicitaient des crimes de guerre", note Ana. "Depuis la mobilisation, ces mêmes personnes ont soudainement fui ou veulent fuir. Elles ne devraient pas être autorisées à entrer dans ce pays. Comme l'armée russe subit beaucoup de pertes en ce moment, ils préfèrent regarder la guerre confortablement à distance."

Ana estime également que les contrôles de sécurité ne seront pas efficaces. Selon elle, c'est la classe moyenne apolitique et privilégiée des grandes villes qui veut désormais quitter le pays. "Ils ont de bonnes relations et l'argent pour s'offrir ces vols coûteux. Et ils ont certainement les moyens de cacher ce qu'a été leur position ces derniers mois."

Ana met en garde contre "le mythe de la bonne âme russe". Pour elle, "cette naïveté nous a amenés là où nous sommes aujourd'hui".


Auteur : Oliver Pieper

Source: dw.com

 

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