Dans le port de Crotone, une cinquantaine de bateaux, utilisés par des migrants pour rejoindre l'Italie, sont gardés. Crédit : InfoMigrants
Dans le port de Crotone, une cinquantaine de bateaux, utilisés par des migrants pour rejoindre l'Italie, sont gardés. Crédit : InfoMigrants

Dans la région appauvrie de la Calabre, à l'extrême sud de l'Italie, des bateaux de migrants débarquent de plus en plus fréquemment. Ils viennent de Libye mais aussi de Turquie ou du Liban. Dans la petite ville de Crotone, les autorités tendent comme elles peuvent les bras à ces nouveaux venus. Reportage.

Charlotte Oberti, envoyée spéciale à Crotone (Calabre)

Alors que le soleil se couche, les migrants qui se dirigent vers le bâtiment où sont servis les repas ont quasi tous enfilé la même doudoune, fine, près du corps, de couleur bordeaux. Le vêtement, fourni à chaque nouvel arrivant, fait penser à un uniforme. Ces hommes arborent aussi une coupe de cheveux commune : rasé sur les côtés. C'est l'un des migrants du centre qui s'improvise coiffeur pour les autres. Ils blaguent, ce jeudi 29 septembre, en marchant en groupe, certains écoutant de la musique sur une enceinte portable. Malgré l'austérité du vaste complexe, un ancien site militaire, il règne une ambiance de colonie de vacances dans le centre d'accueil de Sant'Anna, situé à l'extérieur de la ville de Crotone, en Calabre, où débarquent ceux qui ont rejoint l'Italie par la mer. Ils étaient 511 au total jeudi, dont environ 200 mineurs non accompagnés, à être hébergés dans ce lieu géré par la Croix-Rouge italienne.


Mahmoud Ahmad Saad, un Egyptien de 39 ans, aimerait rester en Calabre. Crédit : InfoMigrants
Mahmoud Ahmad Saad, un Egyptien de 39 ans, aimerait rester en Calabre. Crédit : InfoMigrants


Mahmoud Ahmad Saad, un Égyptien de 39 ans, s'y plaît. Il va "à l'école" tous les jours, le centre étant doté d'une salle de classe où on apprend l'italien. "Les passeurs m'avaient dit : 'Quand tu arriveras en Europe, tu verras, tu ne seras pas bien traité', mais je ne trouve pas que ce soit le cas. Je suis bien ici. J'aimerais rester", dit-il dans un grand sourire reconnaissant. L'homme a quitté la Libye fin août puis a traversé la mer sur un bateau de pêche en compagnie de 475 autres personnes. À bord, il ressentait "la mort". Il est resté assis sans pouvoir bouger, à se nourrir de dattes, pendant cinq jours. À la vue du rivage italien, il a explosé de joie, comme des milliers d'autres cette année.

Sur l'ensemble des côtes italiennes, plus de 71 000 personnes ont débarqué entre janvier et fin septembre 2022, soit trois fois plus qu'en 2020 sur la même période. L'augmentation se ressent en Calabre, cette région de l'extrême sud de l'Italie, dans la pointe de la botte, qui est un point de chute pour les migrants venus du Moyen-Orient et d'Afrique depuis plusieurs années. Les arrivées ont lieu surtout ici, à Crotone, ou à deux heures de route de là, à Roccella Ionica. "Cet été, on a vu des bateaux quasiment tous les jours, parfois deux fois par jour", commente Vincenzo Voce, maire de Crotone, assis dans l'imposante mairie de cette commune d'environ 60 000 habitants. Deux jours auparavant, un bateau est encore arrivé.


"Crotone est historiquement une terre d'accueil", dit Vincenzo Voce, le maire de la ville. Crédit : InfoMigrants
"Crotone est historiquement une terre d'accueil", dit Vincenzo Voce, le maire de la ville. Crédit : InfoMigrants


Voiliers et gros bateaux de pêche

Les vestiges de ces traversées sont gardés sous haute sécurité dans le port de la ville. Là, à même le béton, trônent une cinquantaine de bateaux, surtout des voiliers et quelques gros bateaux de pêche. Certains affichent des inscriptions en arabe, comme gravées à main levée sur la coque, d'autres ont leur voile déchiquetée, laissant imaginer la violence de la traversée. L'un semble de son côté avoir été, dans une autre vie, un bateau de transport pour touristes adeptes de snorkeling : sur la coque, des dessins de plongeurs équipés de palmes et bonbonnes d'oxygène côtoient des photos de coraux et de jolis poissons.


Un bateau de migrants qui semble avoir, dans le passé, avoir été une embarcation pour touristes. Crédit : InfoMigrants
Un bateau de migrants qui semble avoir, dans le passé, avoir été une embarcation pour touristes. Crédit : InfoMigrants


Ceux qui ont pris place à bord de ces embarcations sont pour beaucoup, comme Mahmoud Ahmad Saad, des Égyptiens arrivés des côtes libyennes en quatre à sept jours en moyenne. Ils sont aussi des migrants venus de plus loin, de la Turquie ou du Liban, au prix d'un périple extrêmement dangereux à travers la Méditerranée pouvant durer deux semaines. Auparavant, ces candidats à l'exil se seraient arrêtés plus tôt en route, mais la donne a changé.

>> À (re)lire : Fuir par la mer et atteindre l'Italie, le "destin inévitable" de milliers d'Égyptiens rongés par la pauvreté

"Des migrants passent à côté de Lampedusa sans s'y arrêter"

"Ils préfèrent éviter les refoulements (illégaux) en Grèce et la route des Balkans (où les pays ont ces dernières années renforcé les contrôles aux frontières, ndlr)", explique Giovanni Perna, coordinateur pour Médecins sans frontières (MSF) dans la région. "On a même vu récemment des personnes sur des bateaux passer à côté de Lampedusa sans s'y arrêter. Ils ont eu vent de mauvais traitements là-bas, et de l'incapacité de certains migrants à sortir du centre de l'île. Ils décident donc, d'entrée, de mettre le cap sur la Calabre", poursuit-il.

Difficile, sur place, de parler avec ceux qui ont entrepris le voyage depuis la Turquie ou le Liban, pour beaucoup Syriens, Palestiniens ou Libanais. Après être restés dans une partie fermée du centre Sant'Anna le temps de leur identification, ces migrants-là prennent aussitôt le chemin vers le nord, sans déposer de demande d'asile en Italie. Direction l'Allemagne, la France ou le Royaume-Uni, où cette population aurait des proches, explique Ignazio Mangione, responsable de la Croix-Rouge italienne et directeur de Sant'Anna.

Pour les autres, en tout cas ceux venus de pays considérés comme "sûrs" vers lesquels ils pourraient être expulsés, comme les Égyptiens, il s'agit de se mettre rapidement en règle. La case dépôt de demande d'asile est alors automatique.

"Au centre, il y a des distributeurs de nourriture"

Ali, un Égyptien de 19 ans, est là depuis 20 jours. Le jeune homme avait fui son pays pour trouver du travail. Il en a trouvé en Libye, sur des chantiers de construction, mais il n'a pas tardé à regretter son choix de destination. "J'ai voulu partir de là, alors j'ai pris la mer. À côté de moi dans le bateau, il y avait des familles syriennes", raconte-t-il. En Italie, lui aussi se réjouit. "Je suis bien traité. Au centre, on a du choix niveau nourriture et il y a même des distributeurs automatiques", s'extasie-t-il dans une expression qui révèle ses dents du bonheur. 


Plus de 500 migrants, dont 200 mineurs non accompagnés, sont hébergés au centre d'accueil de Sant'Anna, situé à l'extérieur de la ville de Crotone, en Calabre. Crédit : InfoMigrants
Plus de 500 migrants, dont 200 mineurs non accompagnés, sont hébergés au centre d'accueil de Sant'Anna, situé à l'extérieur de la ville de Crotone, en Calabre. Crédit : InfoMigrants


La journée, Ali a ses habitudes. Il sort du centre Sant'Anna en fin de matinée - les allers et venues sont autorisées de 8h à 20h - et prend un bus qui l'emmène dans le centre-ville de Crotone, où les rues sont chargées de marchands ambulants et d'odeurs de friture. Il y passe le temps.

"Quand on va en centre-ville, les gens nous sourient et nous traitent avec respect", ajoute pour sa part Khaled, un agriculteur de 36 ans, égyptien lui aussi, et père de trois enfants, arrivé seul le 14 septembre depuis la Libye. "J'espère pouvoir faire venir mes enfants ici dès que j'obtiens l'asile et que je trouve du travail."

Chômage

Rien n'est moins sûr pourtant pour Khaled. Car cette région déshéritée est l'une des plus pauvres d'Europe. À Crotone, le taux de chômage caracole à 60%, indique le maire, Vincenzo Voc. "C'est un gros problème", se désole-t-il. Conséquence de cette absence de perspectives économiques, la Calabre, pourtant terre d'arrivée, ne concentre que 5% de la population migrante en Italie.

L'édile se désole encore plus du résultat des élections du 25 septembre, qui ont vu l'accession de l'extrême droite au pouvoir en Italie. Il redoute un durcissement envers ceux qui entrent illégalement dans le pays. À contre-courant, lui affiche son empathie envers les migrants. Crotone fait d'ailleurs partie des villes italiennes accordant la citoyenneté d'honneur aux enfants nés en Italie de parents migrants. "Ils ont traversé tant de choses, le désert, la prison (en Libye, ndlr). Ici, ils veulent tout reconstruire", dit Vincenzo Voce.


Ce bateau de pêche, arrivé sur les côtes calabraises en mars 2020, sera exposé dans la ville de Crotone en l'honneur des migrants. Crédit : DR
Ce bateau de pêche, arrivé sur les côtes calabraises en mars 2020, sera exposé dans la ville de Crotone en l'honneur des migrants. Crédit : DR


En leur hommage, il a décidé de faire un geste : sauver de la démolition l'une des embarcations trouvées en mer. Il s'agit d'un bateau de pêche en bois, arrivé sur les côtes calabraises en mars 2020. Il va être confié à un artiste puis exposé dans la ville début 2023. "Ce sera un symbole de paix et d'accueil."

 

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