Des femmes pleurent leurs fils disparus en mer, à Zarzis, en Tunisie, le 6 septembre 2022. Crédit : Maurice Stierl
Des femmes pleurent leurs fils disparus en mer, à Zarzis, en Tunisie, le 6 septembre 2022. Crédit : Maurice Stierl

Depuis le début de la semaine, les familles des 18 disparus suite au naufrage d'une embarcation partie de Zarzis, il y a quinze jours, se font de plus en plus entendre. Leur dénonciation de la gestion de ce drame par les autorités s'est transformée en un mouvement de protestation, donnant lieu à des blocages dans le centre-ville. En réponse, les autorités accélèrent leurs recherches des corps sur les plages, aux côtés de citoyens volontaires.

"Pour les familles, c'est dur à supporter", répète en boucle Mongi Slim, responsable du Croissant rouge tunisien, jeudi 13 octobre. Depuis le naufrage d'une embarcation partie de Zarzis il y a quinze jours avec 18 personnes à bord - seize jeunes hommes, deux femmes et un bébé -, les proches des victimes restés en Tunisie demeurent sans nouvelles. Leur colère monte face au manque de réponses des autorités sur ce que sont devenus les naufragés.

Huit corps ont été retrouvés, ce lundi. "Mais ils n'appartiennent pas aux familles", indique Mongi Slim à InfoMigrants : aucune d'entre elles n'a reconnu en eux un proche disparu.

Pour l'heure, en réalité, seuls quatre corps a priori liés au naufrage ont été retrouvés. Pour trois d'entre eux, les familles ont bien reconnu un proche, mais les autorités sont encore en train de procéder aux comparaisons génétiques nécessaires à leur identification officielle. "On est en attente des résultats, qui devraient arriver aujourd'hui ou demain", précise Mongi Slim.

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Le quatrième corps est le seul qui ait été, pour le moment, définitivement identifié à la fois par la famille et par les autorités. Il s'agit de celui d'une jeune femme. "Elle portait un bracelet sur lequel était écrit son nom", relate Mongi Slim. Les tests ADN ont confirmé son identité. "Le corps a été rendu à la famille et elle a été enterrée selon les rituels musulmans. Pour elle, c'est clos. Le deuil peut se faire."

"Il y aura des suites judiciaires"

Pour toutes les autres familles en revanche, entamer un processus de deuil est impossible. Ce mercredi, leur colère s'est transformée en un mouvement de protestation plus important. Le centre-ville de Zarzis a été le théâtre de blocages des rues principales, de pneus brûlés et d'affrontements avec la police. Les protestataires revendiquent davantage de transparence et d'efforts des autorités.

Ce degré d'intensité supplémentaire intervient après que les familles ont appris l'enterrement de quatre Tunisiens, retrouvés en mer, dans le cimetière "Jardin d'Afrique", normalement réservé aux migrants subsahariens. "C'est une erreur des autorités que d'avoir enterré ces personnes sans prélèvement ADN préalable", fustige Mongi Slim. D'après lui, ces inhumations ont eu lieu le 22 septembre, puis le 2 octobre.

Son ONG reçoit toujours les ordonnances officielles d'enterrement, "signées par les autorités maritimes et le procureur de la République". Il est vrai que "des corps peuvent être enterrés très rapidement lorsque leur état de décomposition le justifie pour des raisons de santé publique", explique Mongi Slim. "Mais le test ADN peut se faire malgré ce type d'état, il suffit d'un tout petit prélèvement."

Face à la mobilisation de ce mercredi le gouverneur de Médenine a promis, sur une radio locale, que l'exhumation des corps allait être réalisée afin de pouvoir procéder aux prélèvements ADN, souligne l'AFP. Certains correspondront peut-être aux naufragés disparus.

Mais les citoyens et ONG ne comptent pas en rester là. "Il y aura des suites judiciaires, c'est sûr", assure Mongi Slim. De son côté, la Ligue tunisienne des droits de l'Homme exige l'ouverture d'une enquête sur l'inhumation de ces corps qui a été faite "sans afficher leur identité".

En mer, "il n'y a plus d'espoir"

Face à la pression montante des familles, les autorités sont d'ores et déjà "venues au cimetière pour vérifier des documents, s'assurer qu'il ne s'agissait que de quatre personnes et pas plus", précise Mongi Slim. "Elles ont aussi visité des morgues à Djerba et dans d'autres régions du sud de la Tunisie", afin d'identifier d'éventuelles victimes du naufrage.

Aujourd'hui, les recherches se concentrent surtout sur les plages, tout le long du littoral sud. Les autorités locales et les citoyens volontaires y joignent leurs efforts. La difficulté est grande : "les corps peuvent s'enterrer sous les algues, le sable, voire sous des pierres là où la côte est rocheuse", explique Mongi Slim.

En 2021, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) avait recensé au moins 54 corps échoués sur diverses plages de Tunisie "sans avoir pu être reliés à des naufrages connus", rappelle l'organisation dans son bilan annuel sur le sujet. Ces phénomènes sont "une indication que les naufrages sont plus nombreux que ce qui est enregistré officiellement", souligne l'OIM dans ce document.

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Du côté de la mer, "il n'y a plus d'espoir de trouver des corps, selon les pêcheurs", relaie Mongi Slim. Ces derniers ont largement parcouru la zone maritime concernée.

"Cela fait des jours que l’on cherche, nous sommes allés dans des zones assez reculées, nous sommes partis du côté de Djerba, de Kerkennah", raconte le pêcheur Chemssedine Bourassine au micro de RFI. "C’est fatiguant et frustrant. Nous sommes dans une situation où nos espoirs résident dans le fait de trouver un corps mort, quelle tristesse."

Un investissement nécessaire dans les moyens de recherche

Les autorités tunisiennes plaident le manque de moyens de recherche et de sauvetage. Le responsable du Croissant rouge tunisien espère qu'"avec cet événement qui fait beaucoup de bruit, l'Etat va mettre davantage de moyens. Pour mener des recherches et même pour repêcher des corps en mer, il faut des frégates, des drones, des hélicoptères..."

Si la mobilisation de cette semaine est d'une intensité assez inédite, cela fait longtemps que des familles tunisiennes se battent pour leurs disparus en mer. Le 7 septembre 2022, un événement soutenu par plusieurs organisations s'était tenu à Zarzis afin de mettre en lumière leurs revendications, dix ans jour pour jour après le naufrage d'un bateau parti de Sfax avec 130 migrants. Seules 56 personnes avaient survécu à cette traversée vers l'Italie. Une décennie plus tard, beaucoup de questions demeurent quant aux disparus de cette embarcation. 

En parallèle de ces mobilisations, les autorités tunisiennes continuent leur travail d'interception des départs en mer. Rien qu'au cours du week-end des 8 et 9 octobre, près de 200 migrants ont été arrêtés dans leur tentative de prendre la mer, a indiqué le ministère de la Défense tunisien. Depuis le début de l'année, 22 500 exilés ont été interceptés de la même façon le long des côtes tunisiennes.

L'OIM centralise plusieurs ressources disponibles pour des familles à la recherche de proches disparus, classées par régions du monde. Voir sur son site dédié "Missing Migrants".

 

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