Des Bangladais secourus par l'Aquarius, en mai 2017. Crédit : Charlotte Boitiaux
Des Bangladais secourus par l'Aquarius, en mai 2017. Crédit : Charlotte Boitiaux

Alors qu’ils étaient inexistants dans les statistiques de la crise migratoire il y a encore deux ans, de plus en plus de migrants, originaires du Bangladesh, rejoignent l’Europe plutôt que la région du Golfe. Pourquoi ?

Ahad semble avoir 40 ans. Il n’en mène pas large quand il est remonté à bord de l’Aquarius, ce bateau humanitaire qui sillonne la Méditerranée pour venir en aide aux migrants. Ses traits sont tirés, ses yeux cernés, il a vieilli prématurément. Ahad a 28 ans. Le jeune homme, qui a passé plusieurs heures dans un canot de fortune au milieu de la mer, est hissé sur le pont du navire, amaigri, le regard perdu. Il est Bangladais. Sa nationalité surprend à bord : Ahad vient d’un pays situé à plus de 7 500 km de là.

Ce jour-là, au mois de mai 2017, sur les 90 migrants sauvés par l’Aquarius, 67 sont Bangladais. Ces deux dernières années, les Bangladais ont figuré parmi les dix premières nationalités à demander l’asile en France. Une réalité migratoire "relativement récente", explique Jérémie Codron, spécialiste du Bangladesh à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), contacté par InfoMigrants. "De plus en plus de Bangladais traversent la Méditerranée, ce qui n'était pas le cas auparavant".

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Pour le jeune Ahad, comme pour de nombreux Bangladais à bord de l’Aquarius, l’Europe n’était pas le premier choix. "Ma famille m’a envoyé en Libye pour que je gagne de l’argent", explique-t-il en détaillant son parcours : un vol depuis Dacca pour Oman, puis pour le Bahreïn, la Turquie et enfin la Libye.

"Je sais que c’est très dur dans le Golfe, je ne voulais pas aller là-bas"

"Beaucoup de Bangladais partent là-bas pour y trouver un emploi", continue le jeune homme. "Je pouvais aussi aller dans les pays du Golfe, mais je trouvais ça dangereux", ajoute-t-il. Traditionnellement, en effet, l’immigration bangladaise se tourne vers les pays du Golfe (Bahreïn, Arabie Saoudite, Qatar…), où les prospères infrastructures pétrolières attirent une main d’œuvre peu qualifiée et bon marché. Mais les mauvais traitements, les abus (confiscations de passeports, non-paiement de leurs salaires, sévices…) y sont légion. "Je sais que c’est très dur là-bas, je préférais ne pas y aller", se justifie Ahad.

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Le jeune Bangladais s’est donc tourné vers la Libye, où les nombreuses ressources en or noir et en gaz sont autant de synonymes d’emploi pour nombre de jeunes comme lui. Mais la chute de Mouammar Kadhafi a aussi laissé le pays en proie à l’instabilité et au chaos - une réalité dont ils sont mal informés. "Quand je suis arrivé, j’ai trouvé un travail, et puis la personne qui m’employait m’a demandé de venir travailler chez elle. J’ai hésité, mais il m’a frappé... Pendant trois mois, j’ai vécu l’enfer dans cette maison. On ne me nourrissait pas tous les jours, on me frappait souvent… On a réclamé une rançon à mes parents qui n’ont pas grand-chose... Ma famille a dû payer pour que je sois libéré", explique le jeune migrant avant d’ajouter, "j’ai pensé à me tuer. Je n’en pouvais plus".

Nombreuses demandes d’asile rejetées

Finalement libéré, Ahad hésite sur la marche à suivre : retourner au Bangladesh ou tenter de rejoindre les côtes européennes, qui ne sont plus très loin ? Pour le spécialiste Jérémie Codron, ce dilemme est assez inédit. "La plupart de ces migrants bangladais [préfèrent] aujourd’hui venir en Europe plutôt que de repartir au pays comme ils le faisaient jusqu’à présent".

Ahad se tourne finalement vers le Vieux continent. "Je ne voulais pas venir. Je ne connais rien à l’Europe. Mais je ne pouvais pas renter les mains vides. Ma famille a dépensé tout ce qu’elle possède pour me sauver en Libye. Alors j’ai traversé la mer".

Ahad est aujourd’hui bloqué dans un centre d’accueil à Caltagirone, en Sicile. Il souhaite rejoindre Paris. "L’Italie, ce n’est pas bien pour travailler". Il voudrait demander l’asile en France. Mais il n’est pas très optimiste, à juste titre. La grande majorité des Bangladais voient leurs dossiers déboutés. En 2016, sur les 3 700 demandes d’asile de Bangladais examinées, seuls 267 ont été acceptées, soit 7,1%, selon le rapport de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). A titre de comparaison, sur 4 166 dossiers syriens déposés, 3857 ont été acceptés, soit 92,5%.

"Impressionnante organisation communautaire"

Alors que deviennent les déboutés ? Pourquoi sont-ils invisibles dans la sphère publique ? Dans les campements de fortune parisiens, leur présence est anecdotique. "Il y a quelques Bangladais devant le centre humanitaire [de La Chapelle], mais assez peu…, acquiesce Antoine Bazin, membre de l’association d’aide aux migrants Utopia 56. Je n’ai pas le sentiment d’en avoir vu à Paris jusqu’à présent". À Calais, même discours. "On ne voit pas de personnes du Bangladesh, ou alors vraiment, de façon très épisodique", précise à son tour Gaël Manzi, membre lui aussi d’Utopia 56, basé dans le nord de la France.

Pour Jérémie Codron, les Bangladais se retrouvent rarement sur les trottoirs parisiens ou dans les campements insalubres. "À la différence des Soudanais, des Érythréens et des Syriens notamment, il existe dans la communauté bangladaise d’Ile-de-France une impressionnante organisation ainsi qu'un sens aigu de la solidarité communautaire", explique-t-il. "Ce qui fait que malgré leur arrivée relativement récente, peu de gens se retrouvent à la rue. C'est un fait social d'ailleurs particulièrement peu connu et quasiment pas étudié".

 

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