Captures d'écran de la vidéo qui montre les quatre Syriens violemment frappés par des soldats turcs, le 28 juillet 2017.
Captures d'écran de la vidéo qui montre les quatre Syriens violemment frappés par des soldats turcs, le 28 juillet 2017.

Quatre soldats turcs torturent des Syriens qui tentaient de passer la frontière

Des unités militaires gardes-frontière ont violemment frappé et insulté quatre Syriens qui venaient d’entrer illégalement en Turquie, dans la région d’Hatay (sud-ouest), vendredi 28 juillet. Sur la vidéo, tournée par l'un des soldats et qui circule depuis dimanche, on voit quatre jeunes hommes qui reçoivent des coups de pied et des coups de bâton, debout ou à terre.

"Pourquoi vous venez en Turquie ? Où allez-vous ? À Istanbul ? Qu’est-ce qu’il y a en Turquie ?" crie le soldat qui filme, alors que ses collègues donnent coups de pied, coups de poing aux Syriens avant de les fouetter avec un bâton.

Celui qui filme vient ensuite s’en prendre à l’un des Syriens, en t-shirt vert, qu’il accuse d’être un passeur. "Pourquoi tu as aidé des réfugiés à passer la frontière ? Tu es un passeur ?” crie-t-il tout en frappant l’homme à terre. Alors qu’il revient vers ses collègues, il ordonne "Frappe !". Un soldat commence alors à se déchaîner sur l’un d’entre eux à coups de pieds. Celui qui filme et un autre militaire le rejoignent. Au Syrien qui est à terre, l’homme derrière l’objectif ordonne : "Ne pleure pas !" 


Capture d'écran de la vidéo. 

Après une série de coups de bâton, un soldat demande : "Hé, tu m’enverras la vidéo sur Whatsapp ?". Le troisième soldat gifle alors l'un des Syriens et le traite de "fils de pute".


Les Syriens ramassent des mégots de cigarette et les mettent dans le seau bleu, à gauche de cette capture d'écran de la vidéo.

Tout au long de la vidéo, les quatre Syriens tentent malgré les coups de ramasser les mégots de cigarette qui jonchent le sol, ce qui pourrait être une punition infligée par les militaires. Les soldats ordonnent finalement aux Syriens de se lever. L’un se tient l’abdomen et doit être porté par les trois autres.


L'un des quatre Syriens est visiblement très mal en point dans la vidéo.

L’armée a arrêté les soldats

"Les personnels qui ont agi de façon tout à fait inacceptable se sont fait arrêter et des poursuites administratives et judiciaires ont été immédiatement lancées", ont déclaré les Forces armées turques le 30 juillet, précisant par ailleurs que la vidéo avait été tournée le 28 juillet vers 11 h du matin, entre les villages de Seferli et de Sivri dans la province d’Hatay. La vidéo aurait ensuite circulé sur Whatsapp, notamment via un contact de celui qui a filmé, résidant en Allemagne.

Depuis, elle a provoqué de très nombreuses réactions indignées sur les réseaux sociaux en Turquie. "Quand vous regardez ça sans le son, vous croyez que ce sont les soldats d’Assad qui torturent les Syriens. C’est un choc quand vous activez le son…", écrit notamment l’internaute turc qui a publié la vidéo sur Twitter et a été très partagé.

"Pour passer la frontière, il faut faire appel à des passeurs

Selon nos Observateurs syriens qui résident en Turquie, ce type de tabassage est fréquent dans les rangs de l’armée.
Muhammed A. est un ancien travailleur humanitaire syrien basé à Gaziantep, aujourd’hui journaliste indépendant. Il a traversé illégalement la frontière une dizaine de fois entre 2011 et 2013, quand il acheminait des médicaments en Syrie pour une ONG.

Parfois le checkpoint était fermé, notamment le week-end, donc je devais contourner les règles pour livrer les médicaments. Je me suis fait arrêter une fois par les gendarmes, en 2013, en été. Nous étions un petit groupe et un soldat nous a dit : "Pourquoi est-ce que vous entrez dans mon pays ?". J’ai répondu que je n’étais pas un terroriste, que j’étais étudiant en Turquie. Il m’a giflé et m’a dit : "Vous ne pouvez pas nous parler ainsi", sûrement parce que j’étais un peu agacé.

Pour passer la frontière, il faut faire appel à des passeurs. En 2013, je payais entre 50 et 200 dollars (entre 40 et 170 euros) la traversée. Aujourd’hui je sais que les tarifs sont entre 1 000 et 1 500 dollars (entre 850 et 1 250 euros).

"Des soldats ont déjà tiré sur des Syriens qui tentaient de passer la frontière"

Ghazouan Kronfol préside le "Rassemblement des avocats syriens libres" et vit en Turquie. Pour lui, ce genre de violence est fréquent et a déjà été documenté par des vidéos. Il souligne néanmoins que les autorités turques sanctionnent systématiquement les soldats responsables de violences injustifiées, lorsqu’elles sont documentées par des vidéos.

Le contrôle à la frontière est très strict depuis un an et demi, soit depuis la fermeture de la frontière entre la Syrie et la Turquie. C’est une conséquence directe de l’accord signé entre la Turquie et l’Union européenne sur la question des migrants en 2016. Depuis, non seulement la traversée illégale est le seul moyen pour les Syriens d’entrer en Turquie, mais cette traversée est devenue très dangereuse : le contrôle est très strict et comme la zone a été décrétée zone militaire, les soldats ont le droit de faire usage de leurs armes et ont déjà tiré sur des Syriens qui tentent de passer la frontière.

Dans ces cas, les autorités turques ne sanctionnent pas les soldats [si aucune preuve ne documente les faits ], car il y a toujours le risque que la victime soit un terroriste, ce qui justifie l’usage des armes. Et les Syriens sont de toute façon dans l’illégalité.

Légalement, tout Syrien qui passe clandestinement la frontière doit être arrêté, traduit en justice, puis détenu jusqu’au moment où il sera renvoyé chez lui, en Syrie. Dans les faits, l’étape du procès est ignorée. Les Syriens sont arrêtés puis directement renvoyés chez eux par bus.
L’Observatoire syrien des droits de l’Homme estime qu’en 2016, 163 personnes dont 15 femmes et 31 enfants ont été tués de cette manière par l’armée turque. Les allégations de cette organisation basée à Londres ont cependant été rejetées par Yasin Aktay, vice président de l’AKP (Parti de la justice et du développement), parti au pouvoir en Turquie.

En mars et avril 2016, Human Rights Watch avait estimé dans un rapport que les soldats turcs auraient tué au moins cinq personnes dont un enfant en l’espace de deux mois.

Texte initialement publié sur : Les Observateurs

 

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