Khatear et sa fille Yalta, née en exil le 14 juillet. Crédit : Julia Dumont.
Khatear et sa fille Yalta, née en exil le 14 juillet. Crédit : Julia Dumont.

En deux ans, la Serbie a vu passer des dizaines de milliers de migrants sur son sol. Après la fermeture des frontières hongroises et croates, Belgrade a dû s'organiser pour gérer leur accueil tout en continuant de se persuader que la situation n'est que provisoire.

Installée sur un lit recouvert d’une grande pièce de feutre gris, Khatear, survêtement noir et foulard fuchsia posé négligemment sur la tête, se déplace encore péniblement. Il y a six jours, cette Afghane de 28 ans a donné naissance à une petite fille. L’agitation qui règne dans les couloirs pleins d’enfants ne semble pas déranger la petite Yalta qui dort à poing fermé. "J’aurais préféré qu’elle naisse en Allemagne", avoue Khatear.

En Serbie depuis dix mois avec son mari et ses deux aînés, la jeune mère afghane vit dans le centre d’accueil d’Adasevci en attendant d’être autorisée à pénétrer en Hongrie.

Posé sur le bord de l’autoroute qui mène à Zagreb, la capitale croate, ce centre a été aménagé dans l’hôtel défraîchi d’une station service hors d’usage. A une heure de route de Belgrade et sans aucun commerce ni lieu de vie aux alentours, il semble perdu dans un vaste no man’s land desséché par le soleil brûlant de l’été.

Devant l’entrée du bâtiment, un panneau "one stop center" rappelle que, deux ans plus tôt, au plus fort de la crise migratoire dans les Balkans, Adasevci n’était qu’un point de passage vers la Croatie. Des milliers de personnes y transitaient, sans jamais rester plus de quelques jours. Les chambres du vieux bâtiment en briques ne suffisant pas, de grandes tentes meublées de lits superposés avaient alors dû être installées à l’extérieur.

Le centre d'accueil d'Adasevci a été ouvert dans un vieil hôtel au bord de l'autoroute. Crédit : Julia Dumont

Deux ans plus tard, 750 personnes vivent encore dans le centre et ce qui ne devait être que temporaire se prolonge de jour en jour. La plupart des familles, comme celle de Khatear, sont logées dans des chambres mais des dizaines de jeunes hommes dorment sous les tentes. Quand les températures avoisinent les 35°C comme en ce mois de juillet, la chaleur y est insupportable.

Troubles psychologiques de plus en plus nombreux

Les organisations humanitaires qui visitent régulièrement les centres d’accueil mettent en garde : l’allongement de la durée de l’attente dans des conditions précaires entraîne une multiplication des troubles psychologiques et du risque de violences.

Dans le centre d’Adasevci, Aleksandra Stamenkovic et Ivana Ivljanin, psychologues pour Médecins du Monde (MdM), ne comptent plus les cas de migrants qui souffrent de dépression, d’anxiété, voire de syndrome de stress post-traumatique. "Beaucoup de nos patients ont du mal à dormir et racontent avoir des flashbacks de ce qu’ils ont vécu dans leur pays mais aussi sur la route", détaillent-elles

A Belgrade, le PIN (Psychosocial Innovation Network)  collabore avec le UNHCR pour documenter les troubles dont sont victimes les migrants et tenter d’y apporter des solutions.

Isidora Ilic, psychologue pour PIN, estime que la situation a commencé à sérieusement se détériorer à partir de mars 2016 lorsque la Hongrie a renforcé les restrictions de passage à sa frontière : "Les personnes ont perdu espoir de passer rapidement".

Pour elle, en ouvrant les centres d’accueil pour les loger, "le gouvernement serbe a répondu aux besoins primaires des migrants". "Maintenant, il faut prendre le temps de les écouter. Parfois, le simple fait de leur demander 'Comment allez-vous ?' peut les soulager d’une partie de leurs peines", ajoute la jeune femme.

Les familles sont installées dans des chambres, comme sur l'image. Les hommes seuls doivent se contenter de tentes. Crédit : Julia Dumont

50 demandes d’asile en juin

Reste que le gouvernement serbe tente encore de se persuader que la présence de plus de 6 000 migrants, majoritairement afghans, n’est que provisoire.

Pour Anja Stefanovic, du Belgrade Center for Human Rights, une ONG de défense des droits de l’homme créée en 1995, Belgrade tente de concilier deux aspects : "Dans son discours, le gouvernement continue à se présenter comme un pays de transit. Et dans le même temps, il y a une volonté sincère de gérer la situation avec humanité car la Serbie est encore marquée par le souvenir des vagues des réfugiés [provoquées par les conflits] des années 1990".

La plupart des ONG présentes en Serbie estiment d’ailleurs que les infrastructures d’accueil des migrants sont plutôt satisfaisantes, même si elles manquent cruellement de moyens d’occuper les adultes et d’instruire les plus jeunes.

Signe que la situation se pérennise : de plus en plus de personnes envisagent de demander l’asile en Serbie. Selon le rapport du mois de juin de l’UNHCR (agence des Nations unies pour les réfugiés) sur la Serbie, 50 personnes ont déposé une demande dans le pays. Elles n’étaient que neuf en mai. Mais les procédures restent extrêmement longues et strictes. Depuis le 1er janvier 2017, une seule personne a obtenu l’asile.


 

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