Sœur Chiara donne volontiers son numéro de téléphone portable pour que des femmes dans le besoin puissent la joindre directement. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Sœur Chiara donne volontiers son numéro de téléphone portable pour que des femmes dans le besoin puissent la joindre directement. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants

Sœur Chiara est une religieuse franciscaine. Depuis son couvent dans la ville sicilienne de Caltagirone, elle se mobilise pour aider les femmes migrantes et leurs bébés.

Lorsque sœur Chiara se présente, elle parle à voix basse, presque en chuchotant, alors que la lumière du soleil d'automne projette des rayons dorés sur son visage à travers une petite fenêtre percée dans l'épais mur de pierre du couvent.

Sœur Chiara est la mère supérieure d’un couvent franciscain qui se trouve au coin d'une ruelle étroite de Caltagirone, dans le sud de la Sicile.

Elle est devenue une sorte de figure maternelle pour les migrants qu'elle aide. "Les migrants ont tendance à vivre en marge, pour toutes sortes de raisons, mais pour nous, ils ne constituent pas un ensemble, car ce sont des personnes précieuses, des individus qui ont besoin d'être pris en charge et aimés."

Sœur Chiara raconte qu’il est arrivé régulièrement que des femmes migrantes passées par le couvent et ayant trouvé du travail reviennent lui rendre visite le weekend, un peu "comme des enfants qui reviennent voir leur mère".

"Ce sont des moments magnifiques. Nous sommes comme une famille ici. Elles me donnent le sentiment d’être une mère, et j'essaie de les aimer comme une mère le ferait."

Le couvent vit de dons et n'utilise pas de lumière électrique pour faire des économies. Deux chauffages à l'huile sont installés dans une pièce pour passer l'hiver.


Une grande croix trône sur cette colline loin de Caltagirone, en Sicile. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Une grande croix trône sur cette colline loin de Caltagirone, en Sicile. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


"Notre mission est d'apporter du secours aux femmes marginalisées. Cela inclut les prostituées, mais aussi toutes les femmes qui se retrouvent totalement déboussolées. Nous leur offrons la possibilité de venir ici et d'être prises en charge et soignées avec tout l'amour que le Seigneur nous a donné."

Au fil des ans, de nombreuses femmes ont pu se réfugier dans le couvent pour se reconstruire.

"Nous avons accueilli plusieurs femmes qui se sont retrouvées enceintes et qui n'étaient plus en mesure de travailler dans la rue. Elle ne pouvaient plus payer leur loyer. Nous les avons aidées jusqu’à l’accouchement puis à s'occuper de leur nouveau bébé. Nous essayons de leur trouver du travail pour qu'elles puissent se réinsérer dans la société."

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"J'ai toujours de très fortes émotions quand je parle de ces enfants, on me taquine souvent à cause de cela. J’accompagne souvent les femmes dans la salle d'accouchement. Parfois, quand le bébé est né, elles me le remettent aussitôt. Je ne peux m’empêcher de pleurer dans ces moments, le miracle de la vie est tellement beau. J’ai toujours un berceau dans ma chambre, pour pouvoir aider les jeunes mères durant la nuit."

Les durées de séjour au couvent peuvent varier. "Nous n'imposons rien. Une personne peut rester deux ou trois mois, une autre peut avoir besoin d'un an. Nous voyons souvent ces bébés grandir, nous les emmenons à l'école, on les accompagne dans leurs activités, c'est merveilleux."


Sœur Chiara aide également les détenus de la prison de Caltagirone en leur rendant visite. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Sœur Chiara aide également les détenus de la prison de Caltagirone en leur rendant visite. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


Le journaliste sicilien Alessandro Puglia, qui travaille régulièrement sur la migration pour les journaux italiens La Repubblica et Vita, connaît bien sœur Chiara. "Son travail est impressionnant. Elle a une certaine approche et crée une réelle proximité. Je l'ai vue danser avec ces femmes. Comme elle sait jouer de la guitare, j’ai vu des femmes chanter des chansons nigérianes avec elle dans la rue", dit-il.

Selon Alessandro Puglia, les potentiels clients de prostituées sont intimidés en voyant la présence de religieuses et finissent généralement par faire demi-tour.

Il n’est pas facile de parler aux femmes qui séjournent actuellement dans le couvent. L’une d’entre elles explique avoir peur que sa famille n’apprenne qu’elle est tombée enceinte.

Les traumatismes libyens

Alessandro Puglia a pu recueillir certains témoignages au fil des ans. "Beaucoup de leurs histoires se ressemblent et sont faites d'abus dans les camps de détention en Libye. Ces histoires reviennent sans cesse, rien ne change, c’est vraiment très frustrant."

Il y a encore quelques années, un gigantesque camp d'accueil de migrants se trouvait sur le site d'un ancien aérodrome entre Catane et Caltagirone. Ce camp, où vivaient des milliers de personnes et connu sous le nom de Cara di Mineo, a été fermé sous le gouvernement de Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, un parti anti-migration.

"Il y avait un lien étroit dans le camp entre la mafia nigériane et ces femmes, et elles ont donc fini par travailler dans la rue", explique Alessandro Puglia.

"Lorsque j'ai suivi sœur Chiara, elle a demandé à ces femmes d'écrire leurs propres prières. Beaucoup d'entre elles ont demandé à avoir la force de quitter leur travail (de prostituée)."


Sœur Chiara insiste sur la générosité des migrantes qui séjournent au couvent. "Nous vivons sans argent ici. Une nuit, j'ai reçu un appel d'une femme en détresse. Au couvent, une autre femme qui venait d’accoucher m’a donné les dix euros qui lui restaient pour que je puisse aller lui porter secours."

La demande ne cesse d'augmenter, principalement grâce au bouche à oreille, explique sœur Chiara. Pour pouvoir accueillir davantage de femmes, elle a obtenu un bâtiment supplémentaire, situé dans un ancien monastère en périphérie de Caltagirone. Les religieuses ont commencé à rénover le lieu l’été dernier.

"C'était une si belle journée. Nous étions tous réunis, les migrantes, les pêcheurs, toute la communauté, et chacun a offert ce qu'il pouvait. Nous avons commencé à rénover ce bâtiment et à le débarrasser des déchets qui l'avaient envahi", raconte sœur Chiara.

La religieuse rend aussi régulièrement visite aux détenus de la prison locale. "Je suis honorée de pouvoir accompagner ces personnes et de sécher leurs larmes. C'est un endroit triste. Nous partons et ils restent là-bas, mais si je parviens à insuffler un peu d'espoir, de joie, d'amour ou de consolation, je me sens bien."


Sœur Chiara est occupée à aménager un nouveau bâtiment à Caltagirone pour accueillir davantage de femmes et leurs enfants. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants
Sœur Chiara est occupée à aménager un nouveau bâtiment à Caltagirone pour accueillir davantage de femmes et leurs enfants. Crédit : Emma Wallis / InfoMigrants


"Quand je vais à la rencontre des femmes dans la rue, je souris et prie avec elles. Je ne vois pas ces femmes comme des prostituées, je les vois comme des personnes merveilleuses qui se sont retrouvées là parce que leur vie est remplie de tristesse."

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Travailler dans la rue, rappelle Sœur Chiara, comporte de nombreux risques. Certaines femmes ont besoin d'aide en cas de maladies sexuellement transmissibles ou d'hépatite. Un médecin accompagne ainsi les religieuses. Il traite également d’autres problèmes de santé, comme les importants coups de soleil qui peuvent résulter des longues heures passées à attendre les clients dans la rue. Pendant la pandémie de coronavirus, les religieuses ont apporté de l'oxygène à celles qui présentaient des difficultés respiratoires.

"Je voudrais qu’elles sachent qu’elles ne sont pas seules et que nous sommes là, que nous avons une place pour elles. Nous voulons qu’elles retrouvent la dignité et qu’elles sachent que nous seront très heureuses de les accueillir", conclut sœur Chiara.


Si vous souhaitez solliciter l’aide de sœur Chiara, vous pouvez vous rendre à son couvent à Sorelle Minori del Cuore Immacolato, 17 Via Gualtiero, Caltagirone. Vous pouvez aussi la contacter directement sur son téléphone portable au +393278149152.

 

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