Un groupe de migrants tente de traverser la Manche en novembre 2021. Crédit : Reuters.
Un groupe de migrants tente de traverser la Manche en novembre 2021. Crédit : Reuters.

Un an après le naufrage meurtrier dans la Manche, les traversées en bateau pneumatique jusqu’au Royaume-Uni ne font qu’augmenter. “Taxi-boats”, zodiacs plus grands et surchargés… Pour échapper aux contrôles, les passeurs multiplient les techniques et les dangers.

Le 24 novembre 2021, au moins 27 personnes mouraient noyées après le naufrage de leur canot pneumatique dans la Manche. Un an plus tard, malgré une présence policière multipliée, les tentatives de traversée de ce bras de mer dangereux sont toujours plus nombreuses. Les techniques, de plus en plus risquées, se multiplient également.

Pour tenter d’enrayer ces traversées, Londres et Paris ont signé, le 14 novembre, un énième accord de collaboration promettant notamment le déploiement de 100 policiers et gendarmes supplémentaires sur les plages du nord de la France. Près de 42 000 migrants ont réussi à atteindre les côtes britanniques depuis le début de l’année, un record absolu par rapport aux 28 500 personnes comptabilisées en 2021.

Migrants et passeurs se tournent donc vers de nouvelles méthodes pour contourner les forces de sécurité. Certains utilisent ainsi un stratagème dit de “taxi-boat” : les bateaux pneumatiques partent plus au sud du littoral, où les contrôles sont moins fréquents, avec quelques personnes - passeurs ou migrants - à bord. Ils mettent dans un premier temps le cap au nord, vers les plages plus proches de Calais, où se cachent les passagers ayant payé pour la traversée. Ceux-ci se jettent alors à l’eau pour embarquer, explique le journal La Voix du Nord : selon le droit maritime, les policiers ne peuvent pas interpeller les bateaux déjà en mer.

Cette technique de passage, bien qu’existant déjà depuis près d’un an, s’est multipliée “depuis que les forces de l’ordre se sont renforcées sur les plages”, estime Alain Ledaguenel, président de la station de sauvetage de la Société nationale des sauveteurs en mer (SNSM) de Dunkerque. “La police parcourt les dunes et détruit les embarcations” cachées sous le sable, explique-t-il.

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Multiplier les techniques et les prises de risque

Cette stratégie, comme toute traversée de la Manche, reste très dangereuse - notamment en raison des risques d’hypothermie à l’approche de l’hiver. “Les traversées sont rendues de plus en plus compliquées pour les migrants, ce qui va multiplier les techniques et aussi les prises de risques”, affirme Flore Judet, coordinatrice de communication à l’association Utopia56.

“Les gens veulent absolument partir, et on ne fait rien pour leur permettre de traverser de manière sûre. Les autorités, en militarisant de plus en plus la frontière, alimentent indirectement les réseaux de passeurs”, estime-t-elle.

Alain Ledaguenel pointe ainsi un phénomène plus inquiétant observé par les bénévoles de la SNSM : “Depuis quelques mois, on voit de plus en plus d’embarcations du type utilisé en Méditerranée, de très longs bateaux pneumatiques qui peuvent prendre près de 100 personnes à bord.”

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Or, les bateaux des sauveteurs en mer, non équipés pour les sauvetages de masse, ne peuvent accueillir qu’une quarantaine de personnes. “Si on se retrouve avec un naufrage et des dizaines de personnes à l’eau, et qu’on a atteint quarante personnes à bord - qu’est-ce qu’on fait, on laisse les autres mourir ?”, s’inquiète Alain Ledaguenel.

“Personne ne nous entend”

Déjà, les bénévoles de la SNSM à Calais ont dû récemment porter secours à un rafiot transportant 68 exilés. “Avec sept membres d’équipage (de la SNSM, ndlr.), ils étaient 75 personnes à bord. Nos bateaux risquent de chavirer.”

La SNSM demande notamment un équipement plus adapté, pour remplacer leurs canots vieux de plus de trente ans par des bateaux adaptés au sauvetage de masse et capables d’accueillir près de 100 rescapés. Mais si les forces de l’ordre sont constamment renforcées, les sauveteurs bénévoles se sentent eux démunis. “On crie, on appelle au secours, mais personne ne nous entend”, déplore Alain Ledaguenel.

“Le jour où l’un de ces bateaux - ça n'est même pas un bateau, tellement c’est fragile - avec 150 personnes à bord va se désagréger en mer, ça sera un drame bien pire que tout ce qu’on a connu jusqu’à présent.”

 

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