Reem sur l'Aquarius entourée de rescapés. Crédit : Kenny Karpov
Reem sur l'Aquarius entourée de rescapés. Crédit : Kenny Karpov

Reem Bouarrouj est Tunisienne, docteur en médecine, chargée de migration au sein du département de recherche sur la migration au Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux. Pendant trois mois, elle a participé aux missions de sauvetage à bord du navire humanitaire Aquarius. Elle raconte.

J’ai travaillé durant trois mois sur l’Aquarius, le navire de sauvetage affrété par Médecins Sans Frontières et SOS Méditerranée, afin de venir en aide aux migrants qui quittent la Libye dans des conditions atroces. Durant ma mission, j’ai participé au sauvetage de presque 4 000 personnes. J’étais au premier rang puisque je faisais partie de l’équipe à bord du RHIB [zodiac que les ONG mettent à l’eau pour approcher les canots de migrants, ndlr]. Mon rôle était de parler à ces êtres humains afin de les rassurer en leur expliquant que nous étions une ONG, pas des Libyens, et que nous menions une opération pour les sortir de l’eau.

De ma vie, je n’ai jamais vu autant de douleur et de terreur comme j’en ai vu durant cette période-là. 

J’étais sur un RHIB lorsqu’un jour des "gardes-côtes" libyens sont venus interrompre notre opération de sauvetage en tirant des coups de feu dans l’air. J’ai vu les gens sauter dans l’eau préférant la mort au retour en Libye ! C’est un moment que je n’oublierai jamais. Leurs cris de détresse et leurs visages livides me reviennent encore. Les récits que j’ai écoutés m’ont brisé le cœur une centaine de fois. Ces femmes qui se sont faites violer durant des mois. Ces familles qui ont vu un des leurs mourir devant leurs yeux. Ces hommes qui se sont fait torturer et électrocuter pour les pousser à payer des rançons ou pour le plaisir…Les jours et les nuits que j’ai passés avec ces personnes en écoutant leurs histoires ont apporté une dimension supplémentaire à mon travail. Chacun a le droit de vivre et d’avoir la possibilité de changer sa vie. Comment est-ce possible qu’il y ait des personnes qui veulent les en empêcher ? Comment est-ce possible d’oser vouloir les ramener à la mort !

Depuis cette expérience, je porte la cause des migrants en moi, et participer d’une façon ou d’une autre à garantir leurs droits est devenu mon obsession.

A mon retour dans mon pays, la Tunisie, j’ai intégré le département de la migration au sein du Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES). Le travail de cette ONG qui défend le droit des migrants, la liberté de circulation selon les conventions internationales est une sorte de continuité de mon travail sur l’Aquarius.

"Je n'aurais jamais pensé que 'Génération Identitaire' puisse mener une action à grande échelle"

Le 3 août, nous avons été alertés au sein de ce Forum que le bateau raciste C-Star était en train de s’approcher des côtes tunisiennes. Ce navire qui se revendique du groupe européen d’extrême droite "Génération Identitaire" abrite un projet insensé qui vise à repousser les personnes secourues en mer vers la Libye, mettant leurs vies en péril étant donnée la situation dangereuse dans ce pays.

Je connais ce groupuscule. Quand j’étais à bord de l’Aquarius et qu’on allait quitter Catane vers la SAR Zone [zone de recherche et de sauvetage en Méditerranée, ndlr], certains de ses membres se sont approchés de nous sur une vedette. Ils faisaient les intéressants avec une pancarte "Stop Human Trafficking". Je n’aurais jamais pensé qu’ils allaient récolter suffisamment de fonds pour mener une action à grande échelle en louant un grand navire pour aller dans les eaux méditerranées et mener à bien leur projet écœurant.

En Tunisie, beaucoup d’associations et d’activistes sont sensibles à la thématique de la migration. Il y a eu une grande mobilisation sur les réseaux sociaux afin d’alerter les médias et le gouvernement sur la possibilité d’amarrage de ce bateau en Tunisie. Aussi les différents ports dans lesquels le C-Star pouvait accoster ont été contactés afin de lui en interdire l’accès. Il y a eu des manifestations dans les ports de Zarzis, Gabès et Sfax. Résultat : le C-Star n’a pas pu accoster à ces endroits.

Ce magnifique travail me rend encore fière de la Tunisie, de la société civile et des citoyens de ce pays qui répondent toujours présent en cas de problème. La Tunisie a toujours été une terre de tolérance et d’accueil et il n’y a pas de place pour les racistes sur notre terre.

Mais la vigilance reste de mise puisque ce bateau reste proche des eaux territoriales tunisienne. On reste donc aux aguets en suivant sa position GPS.

 >> Cliquez ici pour le lire le communiqué du Forum tunisien pour les droits Economiques et sociaux