Un camion de l'OIM dans le désert du Ténéré lors d'une opération de sauvetage de migrants abandonnés par leur passeur. Crédits : OIM
Un camion de l'OIM dans le désert du Ténéré lors d'une opération de sauvetage de migrants abandonnés par leur passeur. Crédits : OIM

Si les risques des traversées en Méditerranée sont généralement bien connus des migrants, les dangers dans le désert du Ténéré au Niger le sont moins. Pourtant des milliers de migrants le traversent chaque année pour espérer atteindre la Libye. Nombre d’entre eux n’en sortent pas vivant.

On le surnomme "le désert des déserts" tant les conditions y sont arides et extrêmes. Le Ténéré, dans le nord-ouest du Niger, est le passage obligé de nombreux migrants d’Afrique de l’Ouest tentant de rejoindre l’Europe par la Libye. Depuis le mois d’avril, les équipes de sauvetage de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont sauvé plus d’un millier de personnes dans ce désert.

L’un d’entre eux, Patrick, est un miraculé. Abandonné par son passeur, ce Nigérian a survécu 10 jours dans l’immensité de sable avant d’être secouru in extremis par des sauveteurs de l’OIM qui patrouillaient dans le coin. "Ils venaient de trouver 23 survivants quand ils m’ont découvert au milieu d’un tas de cadavres un peu plus loin. Ils pensaient que j’étais mort, et moi aussi", raconte-t-il dans un témoignage poignant livré à l’OIM.

Patrick, rescapé nigérian du désert du Ténéré au Niger. Crédits : OIM

"Certains ont bu leur urine, ça les a rendus malades"

"Nous étions en route pour la Libye, 82 personnes dans trois véhicules, lorsque le conducteur s’est arrêté en nous disant qu’il devait changer de véhicule et qu’il allait revenir. On a aperçu de loin nos trois conducteurs se faire arrêter par les militaires. Dès le lendemain, une première personne de notre groupe mourrait", poursuit Patrick, affirmant avoir également vu deux enfants de 5 et 7 ans décéder ainsi que leur mère. "Dans le groupe, certains ont bu leur urine, mais ça les a rendus malades, ils se sont mis a beaucoup tousser et beaucoup sont morts en se tenant l’estomac. Nous avons creusé 24 trous dans le sable pour les morts et avons disposé des cailloux autour d’eux", se souvient-il.

Les migrants ne sont pas préparés à affronter le Ténéré. "Leurs ressources sont limitées, ils n’ont souvent pas assez d’eau et de nourriture. Imaginez un instant devoir traverser le désert par vos propres moyens sans équipement, sans téléphone satellite, sans GPS et sans connaissances pour survivre à de telles conditions", précise Alberto Preato, gestionnaire du programme Mécanismes de ressources et de réponse pour les migrants à l’OIM à Niamey, contacté par InfoMigrants.

Et Patrick peut en témoigner. Affaibli après une semaine dans le désert, il a demandé à ses compagnons de route de le laisser là, ne pouvant plus avancer. Il passera les jours suivants entre la vie et la mort, évanouissement sur évanouissement, à ramper dans l’espoir de trouver une route ou un signe de vie. Ce n’est qu’au bout de trois jours que les sauveteurs de l’OIM le trouveront par miracle.

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Pour éviter les contrôles, passeurs et migrants prennent des routes de plus en plus dangereuses

"Quand on parle d’opérations de sauvetage, on pense généralement à tort uniquement à la Méditerranée, mais le désert du Ténéré c’est immense, la température en journée est de 40/45 degrés Celsius et de nombreux migrants doivent le traverser dans des conditions atroces", explique Alberto Preato, de l’OIM. Il a notamment parcouru plus de 1 400 km dans le désert de Ténéré lors d’une mission avec l’organisme onusien entre le 19 et le 25 juillet dernier durant laquelle plus de 150 migrants en détresse ont été secourus.

Cherchant de nouveaux trajets migratoires afin d’éviter les contrôles de sécurité, passeurs et migrants empruntent de plus en plus des routes alternatives dangereuses et s’enfoncent ainsi dans le désert évitant les routes et les villages, selon Alberto Preato. "Mais dès lors que l’on s’éloigne de la petite ville d’Agadez  vers la frontière Libyenne, les conditions se compliquent. Les conducteurs peuvent facilement se perdre car il n’y a pas de route, uniquement l’immensité autour d’eux. Parfois, les migrants sont abandonnés au milieu de nulle part car les passeurs craignent de croiser un check-point et d’être arrêtés. Et dans d’autres cas, c’est le véhicule qui tombe en panne et il n’y a bien sûr pas de réseau pour appeler à l’aide", décrit-il.

Un sauveteur de l'OIM serre dans ses bras un migrant secouru dans le désert de Ténéré. Une vingtaine de Gambiens et de Sénégalais ont été sauvés lors de cette opération. Crédits : OIM

"J’ai réalisé que je pourrai vivre sans l’Italie"

Conscient d’avoir échappé de peu à la mort, Patrick a pris le temps de la réflexion lorsqu’il était soigné dans un centre de transit de l’OIM au Niger. Il a décidé de repartir au Nigéria : "Lorsque je rampais seul dans le désert, je ne pensais qu’à ma femme et mon bébé [restés au pays]. J’ai réalisé que je pourrai vivre sans l’Italie [où il désirait se rendre]".

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Depuis janvier, plus de 60 000 personnes sont entrées au Niger, seulement la moitié a été recensée comme ayant pu sortir du pays après avoir traversé le désert, a indiqué l’OIM dans un communiqué. Les autres se sont peut-être installés dans le pays, ont fait une pause dans leur trajet migratoire, ou sont morts.

À la suite de sa mission dans le désert du Ténéré fin juillet et au vu de la dangerosité accrue des itinéraires empruntés par les passeurs, l’OIM souhaite désormais mettre en place ses propres points de contrôle. "Nous devons mieux comprendre comment les réseaux de traite et de trafic illicite d’êtres humains se recoupent et accroître notre présence dans ces zones isolées afin de fournir des informations, de l’aide et des solutions aux migrants dans le besoin", conclut Alberto Preato.