Prince en Libye. Crédit : InfoMigrants
Prince en Libye. Crédit : InfoMigrants

InfoMigrants a reçu le témoignage de Prince*, un Camerounais actuellement en Libye, réduit à l'état d'esclave. Pendant plusieurs jours, Prince nous a raconté, par bribes, son quotidien et celui de milliers de migrants qui, comme lui, ont été vendus par des trafiquants alors qu'ils tentaient de rejoindre l'Europe.

"Nous savons que nous ne pouvons plus traverser la Méditerranée puisque les ONG ne veulent plus nous aider. Nous sommes au courant de ce qu'il se passe en ce moment en mer. Quand j’étais en prison [à Sabratha], nous avons vu des migrants arriver. Ils étaient dans la même cellule que nous. Ils nous ont expliqué qu’ils étaient en Méditerranée, et que les garde-côtes libyens [ou du moins, des personnes en uniforme, ndlr], qu’on appelle ici ‘asma boys’, les ont récupérés. Ils leur ont dit qu’ils allaient les aider à rentrer chez eux, qu’ils les ramèneraient à l’aéroport.

Mais à leur grande surprise, ils se sont retrouvés en prison. Des messieurs sont venus les voir et ils ont été vendus.

Quand les garde-côtes libyens nous récupèrent en mer, ils ne nous renvoient pas dans nos pays. Ils nous vendent depuis des prisons à Sabratah et à Tripoli. 

Prince et des amis  lui en Libye Crdit  InfoMigrants

Il vaut mieux mourir en Méditerranée que de vivre dans ces prisons où chaque matin vous êtes battu, maltraité. Ils branchent le courant électrique sur vous. Beaucoup n’arrive pas à supporter la douleur… Quand ils sentent que vous voulez mourir, ils vous emmènent dans le désert et ils vous abattent.

Ils nous obligent à faire des travaux forcés sans salaires. Nous sommes exposés à de graves dangers. A la fin, beaucoup de migrants décèdent parce que les Libyens ne veulent pas les emmener dans les hôpitaux et dans les centres de soins.

Je ne peux pas vous décrire tout ce qu’il se passe ici…. Tout ce que nous voulons, c’est de l’aide des ONG. Mettez-vous à notre place, vous savez ce qu’il se passe.

Moi, un homme est venu me chercher dans la prison où j'étais à Sabratha. C'est comme ça que ça fonctionne : les Libyens viennent vous acheter directement dans des prisons pour vous faire travailler dans des fermes, souvent en plein désert. Il m'a emmené avec lui pour que je travaille dans son champ de pommes de terre. Une fois arrivé sur place, j'ai réussi à m'enfuir pendant qu'il parlait avec un autre Libyen. Je me disais : 'S'ils veulent me reprendre, ils devront me tuer'. J'ai couru longtemps, j'avais mal aux pieds. Je me suis caché au bord de la route. J'entendais les voitures qui passaient à toute vitesse.

Quand je suis sorti de ma cachette, j'ai croisé un homme noir. Je lui ai demandé de l'aide. Il m'a emmené chez lui, m'a donné à manger. Le lendemain, il a arrêté un camion qui allait vers Sabah. C'est comme ça que je suis arrivé ici. J'ai rencontré un groupe d'Ivoiriens. Ils m'ont dit que eux aussi, ils avaient été vendus. Ils m'ont pris avec eux.

Nous vivons à une quarantaine de personnes dans une maison en chantier, à Sabah. Nous travaillons tous pour un Libyen. Il ne nous paye pas, mais il nous donne à manger et il nous loge.

Cela fait déjà trois ans que je suis ici. J’aimerais aller en Europe. Cela fait des mois que j’attends de pouvoir traverser [la Méditerranée]. Mais je n’ai pas assez d’argent. Je mourrai ici. Même si j’arrive à monter dans un canot, je pense que les garde-côtes m’arrêteront en mer et ils me vendront."



*Le prénom a été changé


 

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