Karim, 29 ans, est la première personne à avoir obtenu l'asile en Serbie en 2017. Crédit : Julia Dumont.
Karim, 29 ans, est la première personne à avoir obtenu l'asile en Serbie en 2017. Crédit : Julia Dumont.

Après huit mois passés en Serbie, Karim a finalement obtenu l’asile dans ce pays des Balkans confronté à une crise migratoire qu’il peine à gérer. Mais pour cet Afghan de 29 ans, la décision a un goût doux-amer.

Quel âge a Karim ? Avec son visage fatigué, aux traits tirés, il fait plus que ses 29 ans. Mais son corps est encore celui d’un jeune homme. Cet informaticien afghan est la première personne à avoir obtenu l’asile en Serbie en 2017.

Pourtant, il ne croyait pas beaucoup en ses chances. "Je suppose qu’ils ont dû trouver mon dossier assez sérieux", lâche-t-il dans un sourire ironique. Karim n’a jamais vraiment voulu demander l’asile dans ce pays des Balkans. Son rêve à lui, c’est d’atteindre la France et de s’y s’installer. Mais après son arrivée à Belgrade au début de l’hiver 2016, il réalise bien vite que son séjour va se prolonger. La Hongrie et la Croatie ont fermé leurs frontières à l’été 2015 et ne laissent plus passer que quelques personnes par jour.

>> Relire le 1er épisode de notre série en Serbie : "Reportage : des migrants pris au piège du cul-de-sac serbe (1/5)" 

L’hiver de son arrivée dans la capitale serbe, les températures atteignent les -25°C. Karim, comme beaucoup d’autres exilés, trouve refuge dans les hangars vétustes derrière la gare. C’est à ce moment-là qu’il réalise que sortir du pays sera un chemin de croix. Il considère alors l’asile comme une possibilité – au moins pour échapper à ces conditions de vie misérables.

Menacé par les Taliban

Karim traîne un lourd passé quand il pose le pied sur le sol européen. Diplômé de l’université de Kaboul en technologie de l’informatique et doué en anglais, ce jeune père de trois jeunes enfants a offert pendant un an ses services de traducteur à l’armée américaine. Un moyen comme un autre de gagner sa vie pensait-il. Mais les Taliban, qui ne cessent de reprendre du terrain en Afghanistan, l’ont vu, évidemment, d’une tout autre manière.

"Ils allaient voir mes frères et leur disaient que travailler avec des non-musulmans était pêché", raconte-t-il. Puis, un jour, les extrémistes ont mis leurs menaces à exécution. Ils ont tué les deux frères de Karim. Lui aussi a été visé, il a échappé de justesse aux explosifs qui avaient été placés dans sa maison.

Certain que la prochaine tentative d’assassinat lui sera fatale, Karim a quitté l’été dernier son quartier de Kote Sangi, au sud-ouest de Kaboul, et pris la route de l’exil. Il a traversé l’Iran, la Turquie, puis la Bulgarie, espérant atteindre la France, y trouver un emploi et pouvoir faire venir rapidement sa famille.

 "Mes amis ont des maisons à Paris"

Depuis Belgrade où il est coincé, Paris semble encore loin, alors Karim se moque bien s’être la première personne de l’année à avoir obtenu l’asile en Serbie. "Quelle chance ai-je d’être contraint à rester dans ce pays pauvre", se demande-t-il. Karim est persuadé que tout aurait été plus simple en France. "J’ai des amis qui sont déjà à Paris, ils ont déjà acheté des maisons", affirme-t-il sans se demander si cela est vrai.

Le père de famille ne voit pas pourquoi il devrait se réjouir : "Je ne peux ni voyager, ni travailler. La seule chose que je peux faire c’est rester au centre d’accueil. Les Serbes n’en n’ont rien à faire de nous", s’agace-t-il. Karim, qui vit depuis deux mois dans le camp de Krnjaca, à quelques kilomètres de Belgrade, n’est pas près d’en partir. La loi prévoit pourtant que les réfugiés obtiennent un logement pérenne dans l’année suivant l’obtention de leur statut. Mais la Serbie, qui n’avait pas prévu de devoir gérer un tel afflux migratoire, peine à faire face.

Karim se désespère surtout de retrouver sa femme et de ses trois enfants, âgés de 2 à 6 ans, restés à Kaboul. Les autorités serbes lui ont affirmé qu’il pourrait faire venir sa famille, à condition qu’il obtienne la citoyenneté serbe. Dans cinq ans au minimum donc. Mais dans les faits, personne n’est capable de lui expliquer la procédure. "Je suis aussi le premier à demander le rapprochement familial, raconte Karim. Les autorités n’ont jamais eu à traiter un cas comme le mien, elles ne savent pas comment faire".

En attendant les retrouvailles, Karim essaie de s’intégrer dans son nouveau pays d’accueil. Pour subvenir à ses besoins, il trouverait bien un travail mais la situation économique en Serbie est telle qu’il se fait peu d’illusions. "La Serbie est un pays pauvre donc même si l’on trouve un emploi on ne pourra envoyer que très peu d’argent à notre famille en Afghanistan", explique-t-il.

 "L’asile va lui apporter un petit peu de stabilité et de sûreté"

Pour se rendre utile, il se rend tous les jours dans les locaux de l’ADRA, (Agence adventiste du développement et de l'aide humanitaire), une organisation humanitaire religieuse fondée aux États-Unis par l'Église adventiste du septième jour, où il donne des cours d’anglais et d’informatique aux enfants bien qu’il ne soit pas payé.

Karim donne bénévolement des cours d'anglais et d'informatique à l'ADRA. Crédit : Julia Dumont.

Milosh Thomas, un travailleur social serbe, travaille avec lui à l’ADRA. Il l’a incité à demander l’asile et l’a soutenu dans sa démarche : "Mon point de vue c’est que la Serbie n’est sans doute pas un pays parfait pour l’accueil des migrants mais au moins l’asile va lui apporter un petit peu de stabilité et de sûreté. Après, s’il le souhaite toujours, il pourra encore tenter d’aller en France ou en Suède".

Cet homme de 33 ans défend l’idée que les Serbes sont capables d’une grande empathie envers les réfugiés et que leur intégration est possible dans le pays. "Ce qui m’attriste, c’est que tous ces jeunes hommes sont en train de perdre les meilleures années de leur vie […] Mais peut-être que Karim décidera finalement de commencer quelque chose ici".

 

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