A Krnjaca, comme dans les autres centre d'accueil de Serbie, la majorité des migrants attendent de pouvoir franchir la frontière vers la Hongrie. Crédit : Julia Dumont.
A Krnjaca, comme dans les autres centre d'accueil de Serbie, la majorité des migrants attendent de pouvoir franchir la frontière vers la Hongrie. Crédit : Julia Dumont.

Des milliers de migrants attendent en Serbie de pouvoir entrer en Hongrie, pays membre de l’UE. Des listes d’attente informelles déterminent quelles sont les dix personnes qui quitteront chaque jour le territoire serbe, mais l’opacité du système laisse le champ libre aux irrégularités.

La canicule écrase toute la Serbie en ce mois de juillet. Les couloirs du centre d’accueil de Krnjaca, les seuls espaces climatisés, sont devenus des lieux de vie à part entière.

Dans ce centre de la banlieue de Belgrade, mis à part les quelques personnes qui souhaitent demander l’asile en Serbie, tout le monde tue le temps en attendant de pouvoir passer la frontière vers la Hongrie. C’est à partir de ces centres d’accueil, répartis sur le territoire serbe, que les autorisations de passage sont délivrées, au compte-goutte.

Si environ 6 000 migrants se trouvent en Serbie, la Hongrie ne permet qu’à dix personnes par jour de passer sa frontière - totalement close les week-ends, jours fériés et pendant les vacances. Alors, côté serbe, l’attente se prolonge. En moyenne, une famille patiente environ un an avant de pouvoir passer en Hongrie, un homme seul, quatre ans.

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La corruption a facilement gagné du terrain et certaines personnes ont peu à peu profité de l’épuisement des migrants et de leur lassitude d’attendre pour monnayer les passages. Comment ? Grâce à de mystérieuses listes.

Établies par les chefs des communautés afghane, irakienne, pakistanaise ou encore syrienne présentes au sein des 18 centres d’accueil du pays, ces fameuses listes – dont les officiels serbes rechignent à parler en raison de leur illégalité – portent les noms de tous les candidats à la traversée de la frontière. Ces mêmes listes sont ensuite présentées aux autorités hongroises qui donnent leur accord, ou non, à l’entrée sur leur territoire.

"Ils ont payé 1 200 euros pour partir plus vite"

A raison de 10 élus par jour, les premières places se monnayent chères. Ali Reza* est en Serbie depuis neuf mois et, comme tant d’autres, il attend avec sa famille d’être autorisé à passer en Hongrie. En d’autres termes, il attend que son nom figure en haut de l’une des listes d’attente.

Ce Kurde d’Irak, père de trois enfants, a été témoin de la mise en place de ce système de corruption. Il hésite longtemps avant de finalement raconter qu’il a vu une famille arriver au centre de Krnjaca après lui et les siens et franchir la frontière avant eux. "Ils ont payé 1 200 euros par personne pour partir plus vite", assure-t-il. Difficile de savoir à qui va l’argent récolté, Ali Reza craint de perdre sa place sur la liste d’attente s’il en dit plus. Selon les ONG, cette somme correspond au droit de passage en vigueur. 

En théorie, les familles avec enfants et les mineurs non-accompagnés sont prioritaires. Les autres "sont inscrits sur les listes par ordre d’arrivée", raconte Ivan Miskovic porte-parole du Commissariat serbe chargés des réfugiés et de la migration. Ce dernier reconnaît que ces listes illégales existent tout en martelant qu’elles sont un "excellent" moyen de réguler le flux migratoire. Interrogé à ce sujet, le ministère serbe de l’Intérieur n’a pas souhaité répondre aux questions d’InfoMigrants.

En juillet 2017, les mineurs non-accompagnés représentaient un quart de la population du centre de Krnjaca. Crédit : Julia Dumont.

Aujourd’hui, il faut souvent débourser plus de 1 000 euros pour obtenir une bonne place sur une liste d’attente.  En juin dernier, plusieurs familles, dont celle d’Ali Reza, ont tenté de dénoncer ce trafic en manifestant à Belgrade, en vain. "La police nous a dit, si vous avez des preuves montrez-les nous, sinon retournez dans les camps", se souvient le père de famille.

 "La police est forcément au courant"

Dans les bureaux modernes du Belgrade Center for Human Rights , dans le centre de la capitale serbe, Anja Stefanovic n’est pas dupe. Elle n'exclut pas que la police soit complice : "La police serbe est chargée de la sécurité dans les centres d’accueil pour migrants, si de telles pratiques existent, elle est forcément au courant". Mais comment partir en croisade contre un système de corruption sans preuve tangible, se désole-t-elle.

Pour Anja Stefanovic comme pour les ONG hongroises, de l’autre côté de la frontière, le problème réside surtout dans la passivité du gouvernement serbe. Belgrade laisse à la Hongrie et aux chefs de communauté afghane, irakienne, pakistanaise ou encore syrienne le soin d’examiner les listes, de trier les migrants et d’accorder des droits de passage. "Une enquête a été ouverte par la Commission européenne sur la manière dont Budapest accueille les migrants. Quand les enquêteurs de la Commission questionneront les autorités hongroises sur ces fameuses listes, qui officiellement n’existent pas, la Hongrie niera leur existence", déplore, de son côté, Andras Lederer, chargé d’information et de défense pour le Hungarian Helsinki Committee , une ONG de défense des droits de l’homme.

Pour Andras Lederer, l’opacité qui entoure l’élaboration de ces listes d’attente reflète également le manque de transparence du processus d’accueil et d’asile en Hongrie.

Une fois la frontière passée, les migrants ne se risquent pas à raconter la manière dont leur passage s’est effectué. La plupart seraient trop apeurés à l’idée de perdre leur chance de poursuivre leur route ou d’obtenir l’asile en Hongrie. Selon le Hungarian Helsinki Committee, le 1er juillet, 321 demandeurs d’asile avaient obtenu une protection (46 ont reçu le statut de réfugié  et 275 ont été placé sous protection subsidiaire ) en Hongrie depuis le début de l’année. 2 417 dossiers avaient été rejetés.

*Le prénom a été changé

 

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