2 500 personnes vivent dans le camp de Skaramagas, dans la banlieue d'Athènes, en Grèce. Crédit : Charlotte Boitiaux
2 500 personnes vivent dans le camp de Skaramagas, dans la banlieue d'Athènes, en Grèce. Crédit : Charlotte Boitiaux

Un an après la signature d’un pacte migratoire entre les Européens et la Turquie, près de 60 000 migrants seraient toujours bloqués en Grèce. Dans quelles conditions ? InfoMigrants est allé enquêter. Aujourd’hui, visite du plus grand camp d’Athènes, Skaramagas, dont la réputation est bien meilleure que celle des autres camps grecs.

Des rires et des cris d’enfants. En entrant dans l’immense camp de Skaramagas, en banlieue d’Athènes, une chose frappe d’emblée : la gaieté des plus jeunes. Au milieu d’un grand espace bitumé, à quelques mètres de l’entrée du camp, des dizaines d’enfants courent partout, jouent sur des balançoires, passent en vélo, pianotent sur des téléphones ou des tablettes. Une insouciance qui tranche avec d’autres camps de migrants, comme à Vial, sur l’île de Chios, où aucun espace de jeux n’a été aménagé entre les fils barbelés.

Ici, le gouvernement grec et l’agence de l’ONU (UNHCR), les deux gestionnaires du camp, se sont donnés les moyens de mieux accueillir les réfugiés. À la différence de Vial, Skaramagas n’est pas un centre d’enregistrement (hot spot), passage obligé des migrants posant le pied sur le sol grec – et que les autorités financent à minima. Skaramagas est un camp "longue durée", concrètement, un lieu post-hotspot où les migrants sont envoyés une fois leur identification enregistrée et leur procédure d’asile lancée.

>> À lire sur InfoMigrants : Reportage : le camp de migrants de Vial, une vision de l’enfer sur l’île de Chios (2/6)

Skaramagas est, en d’autres termes, une immense salle d’attente. Plus de 2 500 personnes y patientent aujourd’hui, la plupart y sont en transit après avoir obtenu le précieux sésame du statut de réfugié et attendant leur transfert dans un autre pays européen. "Ici, ce n’est pas comme à Vial. Il faut bien faire la différence. Les gens sont amenés à rester plusieurs semaines", explique Kyriakos Giaglis, le responsable de Danish Refugee Council (DRC), une ONG danoise qui apporte, entre autres, un soutien juridique aux migrants. "Alors, on fait en sorte que les conditions de vie des résidents soient agréables."

La mer borde le camp de Skaramagas. Certains en profitent pour pêcher. Crédit : Charlotte Boitiaux

"Un côté jardin"

La notion de temps n’est pas la seule différence qui distingue les hotspots du centre de Skaramagas. Le fossé est bien plus grand. D'un point de vue esthétique tout d’abord, dans le camp d’Athènes, les allées ne sont pas jonchés de détritus ou surchargés de vélos, poussettes, matelas et objets du quotidien en tout genre – qui obligent le tout-venant à enjamber plutôt qu’à marcher. Certaines familles s’arrogent aussi la coquetterie d’apporter des touches de couleurs et de verdure devant la porte d’entrées de leur container. "Des plantes et des fleurs, ça donne un côté jardin", sourit une Syrienne assise sous son treillage de bois.

Certains migrants fleurissent leurs fenêtres de container. Crédit : Charlotte Boitiaux

D’un point de vue humanitaire ensuite, les membres des ONG sont visibles au détour de chaque container, passant d’abris en abris, discutant avec les résidents et supervisant les activités des enfants. À Vial, rien de tel. Aucune activité bénévole n’est organisée dans les hotspots, ces derniers n’ayant comme unique vocation qu’à "enregistrer" administrativement les migrants. Des actes de malveillance ont aussi échaudé certaines ONG et les ont conduits à prendre des distances. Dans le camp de Souda, par exemple, sur l’île de Chios, un incendie volontaire provoquée par des migrants en colère a contraint l’ONG Médecins du Monde (MdM), à tenir une permanence médicale à l’extérieur du camp. "Dans ces moments-là, tout le monde devient leur ennemi, même nous", déplore Hussein, un des médecins libyens de MdM.

>> À lire sur InfoMigrants : Reportage : à Chios, l’interminable transit des enfants migrants venus seuls en Europe (1/6)

Coincés en raison de lourdeurs administratives

A Skaramagas, la vie paraît donc plus douce – ou du moins, moins difficile qu’ailleurs. Peut-être parce que les gens ne se marchent pas les uns sur les autres, dans un espace confiné. Skaramagas est le plus grand camp d’Athènes – qui en compte trois. Les barbelés y sont moins nombreux que dans les hotspots. Bordé par la mer, le port et l’autoroute, Skaramagas s’étend sur plusieurs centaines de kilomètres carrés. On s’y perd, on n’en voit pas le bout. On devine que les containers s’arrêtent là où les immenses grues du port s’élèvent dans le ciel.

Tous les containers possèdent un ballon d'eau chaude, un panneau solaire et l'air conditionné. Crédit : Charlotte Boitiaux

Dans cette mini-ville, les 2 500 "habitants" ont pris leurs marques et leur mal en patience. Nadia, 12 ans, et son père Abdullah ont passé le premier anniversaire de leur arrivée dans le camp. Cette famille syrienne a obtenu le statut de réfugiés il y a plusieurs mois, mais le regroupement familial pour l’Allemagne, qui lui a été accordé, prend du temps. La plupart des voisins de Nadia et Abdullah sont également coincés à Skaramagas en raison des délais d’attente liés aux lourdeurs administratives de l’asile. "Le système n’est pas parfait, c’est vrai. Les papiers arrivent avec beaucoup de retard, les pays européens doivent s’accorder entre eux, il y a des longueurs…", reconnaît Kyriakos Giaglis, de l’ONG DRC.

Mais Abdullah relativise. "On attend les billets d’avion, ils ne devraient plus tarder maintenant", confie-t-il tout en s’enorgueillissant d’être prêt pour son pays d’accueil. "Je ne parle peut-être pas anglais, mais je maîtrise l’allemand. Danke !", ajoute-t-il en riant. Nadia, sa fille, n’a pas l’air pressée de vouloir partir. "Ici, c’est bien, je peux aller jouer au foot à la fin de la journée. Il y a un monsieur qui vient nous entraîner. Et puis, il y a de l’air frais dans la maison", dit-elle.

Des enfants jouent dans le camp de Skaramagas. Crédit : Charlotte Boitiaux

"Mon jus d’orange à deux euros"

Chaque abri du camp possède en effet la climatisation, un avantage non négligeable pendant les chaleurs estivales qui peuvent monter à plus de 40 degrés en Grèce. Les résidents possèdent aussi un ballon d’eau chaude, situé sur le toit, et un panneau solaire. "On a de l’électricité tout le temps", apprécie Abdullah. Ces équipements électriques ont également permis l’ouverture de petits commerces – indispensables aux familles qui évitent ainsi de marcher plusieurs kilomètres, le long de l’autoroute, avant d’atteindre un premier supermarché.

"Je m’approvisionne grâce à des Grecs qui habitent à Amonia [quartier anarchiste d’Athènes réputé pour son accueil des migrants]", explique le propriétaire d’une des dizaines de supérettes que compte le camp. "Là-bas, ils nous vendent des produits à bon prix", ajoute-t-il, en jurant de redistribuer les produits à un prix raisonnable. "Mon jus d’orange est à 2 euros et le paquet de lessive, 1,50 euros". En plus des supérettes, le camp a vu essaimer des cafés et des petits restaurants de kebabs et de grillades, château-branlant certes, mais qui ont l’avantage d’offrir des alternatives culinaires aux portions de nourriture distribuées par les ONG.

Une échoppe dans le camp de Skaramagas. Crédit : Charlotte Boitiaux

Contrairement à la législation française, les demandeurs d’asile en Grèce sont autorisés à travailler. Beaucoup de résidents de Skaramagas passent ainsi leurs journées à l’extérieur du camp pour essayer de trouver un emploi dans le centre d’Athènes. "Evidemment qu’ils peuvent aller et venir comme ils le souhaitent. Ce n’est pas une prison ici !", lance une membre de la Croix-Rouge, visiblement offusquée par la question.

Kyriakos Giaglis, de l’ONG DRC, tient toutefois à nuancer la vision trop idyllique du camp de Skaramagas. "Comme partout, nous faisons face à des violences, des personnes ivres, du marché noir", précise-t-il. "Nous faisons face aux mêmes problèmes que dans les autres camps de réfugiés, mais dans une intensité moindre", conclut-il. "Nous voulons plus que leur vision de la Grèce soit celle de l’enfer".

 

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