Près de 400 personnes vivent au City Plaza Hotel à Athènes. Crédit : Charlotte Boitiaux
Près de 400 personnes vivent au City Plaza Hotel à Athènes. Crédit : Charlotte Boitiaux

Un an après la signature d’un pacte migratoire entre les Européens et la Turquie, près de 60 000 migrants sont toujours bloqués en Grèce. Dans quelles conditions ? InfoMigrants est allé enquêter. À Athènes, des activistes d’extrême-gauche ont réquisitionné un hôtel abandonné pour y loger plus de 400 réfugiés. L’endroit est devenu une plateforme de la lutte contre la politique migratoire européenne.

Entrer dans le hall du City Plaza Hotel, c’est un peu comme franchir la porte d’une garderie. Des enfants en couche culotte courent partout, jouent au ballon entre les adultes, trébuchent, se relèvent et pleurent en s’agrippant aux jambes de leurs parents. Bienvenue dans le hall d’entrée du plus emblématique squat d’Athènes. Réquisitionné en avril 2016 par une centaine d’activistes, le lieu sert d’abri aux demandeurs d’asile qui erraient jusqu’alors sur les trottoirs et dans les parcs de la capitale grecque. Situé dans le quartier populaire d’Exarchia, aussi connu pour être l’épicentre des groupes anarchistes - et d’extrême gauche -, l’hôtel compte 126 chambres réparties sur 7 étages.

>> À lire sur InfoMigrants : Skaramagas, l’immense salle d’attente des réfugiés (3/6)

Près de 400 personnes, dont presque 200 enfants, vivent entre les murs de cet établissement laissé à l’abandon depuis plusieurs années : des Syriens, des Afghans, des Libanais, des Palestiniens, des Nigérians, des Irakiens… On devine que le lieu, aujourd’hui parsemé d’affiches appelant à manifester pour l’ouverture des frontières, contre l’accord UE/Turquie, pour la pérennité du squat, devait être autrefois réservé à une population plutôt aisée. La fontaine de l’entrée, ancien vestige de hôtel trois étoiles qu’il n’est plus, est devenu une sorte de cellier où l’on entrepose des fournitures usagées et un vieux frigo cassé. La réception, un mètre plus loin, est devenue un bureau de doléances où l’on vient régler toutes sortes de problèmes : pénurie de couches, perte d’un objet, plainte sur le voisinage trop bruyant…

Partout au City Plaza, on trouve des affiches politiques. Crédit : Charlotte Boitiaux

Le City Plaza Hotel, sous ses airs de grand n’importe quoi, se révèle être plutôt bien géré – aussi bien que peut l’être un endroit où se mélangent les frustrations de centaines de demandeurs d’asile, de nationalités diverses, épuisés par l’exil.

"Pas de drogues, pas d’alcool, pas de violences, pas d’armes"

Pour que la machine tourne, les volontaires - tous labellisés extrême-gauche, anarchiste, libertaire, communiste, selon les affinités politiques de chacun – ont établi des règles, de la fermeté et un planning strict. "Nous avons quatre principes sur lesquels nous ne transigeons jamais", explique Eleni, l’une des volontaires de la structure d’accueil, dont la voix se perd au milieu des cris des enfants. "Pas d’alcool, pas de drogue, pas de violences, pas d’armes". Si l’un des réfugiés enfreint un de ces préceptes, c’est le renvoi pur et simple.

>> À lire sur InfoMigrants : Reportage : à Chios, l’interminable transit des enfants migrants venus seuls en Europe (1/6)

Dans un idéal de vie commune optimal, tous les réfugiés, hommes et femmes, sont censés mettre la main à la pâte pour donner un coup de main aux volontaires. Des plannings ont été mis en place : quand les uns sont de corvée petit-déjeuner, les autres doivent passer le balai ou préparer le dîner... "C’est un peu le bazar mais on s’en sort", explique Eleni.

Les volontaires s'activent. Ici, on passe le balai dans le réfectoire. Crédit : Charlotte Boitiaux

Il faut gérer l’intendance, bien sûr, mais aussi la sureté des lieux. "Nous devons faire attention à ce que personne d’extérieur ne s’introduise dans les chambres". Le squat est victime de son succès. Plus de 3 000 réfugiés attendent d’avoir une chambre, ici. "Nous avons une liste d’attente incroyable", concède Eleni. Sept fois plus longue que sa capacité d’accueil.

"Depuis son ouverture, plus de 1 800 personnes ont séjourné au City Plaza. La situation s’est compliquée quand même des ONG ont commencé à conseiller aux réfugiés de venir frapper à notre porte ! Chaque matin, des nouvelles personnes patientent devant l’entrée pour être hébergées. Mais ça ne peut pas fonctionner. En moyenne, seule une chambre par mois se libère !"

La menace des néo-nazis d’Aube dorée

Il faut dire que le City Plaza Hotel jouit d’une bonne réputation. Ici, contrairement aux camps de réfugiés en Grèce, on n’entend pas parler de violences ou d’agressions sexuelles, alors qu’à chaque étage du centre hommes et femmes sont mélangés. Les résidents se croisent, se saluent ou s’ignorent, mais jamais ils ne semblent se toiser. L’ambiance est plutôt cordiale. Étonnant quand on sait que les violences entre communautés sont un fléau dans les camps et hotspot grecs. "Nous devons nous tenir à carreaux. Il y a des règles qu’on doit respecter. On ne veut pas retourner dans la rue", précise Ahmad, réfugié syrien, logé au City Plaza depuis plusieurs mois.

L'une des chambres du City Plaza. Crédit : Charlotte Boitiaux

Hors les murs, la sécurité des réfugiés est un souci permanent. L’année dernière, des militants d’extrême-droite, affiliés au groupe néo-nazi Aube Dorée, ont incendié un squat, dans le quartier d’Exarchia. Le parti d’extrême-droite, qui n’avait jamais dépassé les 0,1% jusqu’en 2012, a fait une percée spectaculaire aux législatives de 2015 en obtenant près de 7 %. "Ils ont jeté des cocktails Molotov dans le squat... Tout a brûlé… Depuis nous faisons attention", précise Eleni. L’entrée et les fenêtres du premier étage sont surveillées 24h/24. "On reconnaît Aube dorée, parce qu’ils sont toujours habillés en noir. Certains arborent des tatouages de croix gammées. Moi, quand je les croise, ils n’y a aucun problème, je ressemble à un Grec", sourit Saad, un réfugié palestinien du City Plaza.

>> À lire sur InfoMigrants : Reportage : le camp de migrants de Vial, une vision de l’enfer sur l’île de Chios (2/6) 

Pour sensibiliser les résidents du City Plaza aux dangers de l’extrême-droite, ou aux conséquences de l’accord UE/Turquie, les activistes de l’hôtel organisent chaque semaine des assemblées : on y discute logistique, actions à mener. La particularité du City Plaza est là : dans son aspect éminemment politique. Les activistes n’agissent pas dans un but simplement humanitaire : ils veulent offrir aux réfugiés un abri et un lieu de réflexion, une agora, où tous réfléchirait au vivre-ensemble. Dans le quartier d’Exarchia, tous les squats de réfugiés sont indissociables de l’idéal anticapitaliste et antiraciste porté par leurs organisateurs.

Deux jeunes du City Plaza passent l'après-midi à jouer de la guitare. Crédit : Charlotte Boitiaux

Les limites d’un centre auto-géré

"Nous avons des assemblées pour parler des problèmes logistiques, des problèmes d’intendance, mais aussi pour discuter des actions à mener pour faire entendre notre voix [dans la gestion de la crise des réfugiés]", précise Eleni. Mais force est de reconnaître que l’autogestion de ce lieu ne trouve que peu d’écho parmi les réfugiés. "Ils ne participent pas aux réunions… On voudrait qu’ils se sentent chez eux, mais ça ne marche pas vraiment. Pour eux, nous ne sommes qu’un lieu de transit. Leurs préoccupations sont terre-à-terre. L’autre fois, quelqu’un m’a demandé plusieurs fois pourquoi il n’avait pas de télé dans la chambre", raconte Eleni.

>> À lire sur InfoMigrants : Tilos, sas de décompression sur une île paradisiaque (4/6)

Saad, le réfugié palestinien, n’essaie pas de se défiler sur la question. "On n’est pas très intéressés par leurs réunions parce qu’on ne veut pas rester ici", explique-t-il tout simplement. De son côté, John, réfugié nigérian, n’était même pas au courant qu’il y a avait des assemblées politiques dans le bâtiment. "Je reste souvent dans ma chambre", confie-t-il.

Saad, réfugié palestinien (au premier plan) et ses amis Ahmad et Hassan dans l'une des salles communes du City Plaza. Crédit : Charlotte Boitiaux

Depuis son ouverture il y a un an, le City Plaza hôtel survit grâce aux dons de la société civile. Il ne reçoit aucune subvention de l’État. Sa réputation contribue à le sauver d’une fermeture décidée cette année par la justice. La propriétaire des lieux a obtenu l’expulsion des réfugiés et des activistes qui y logent. "Mais la police ne se risque pas à passer à l’acte", explique Iasonas, un militant anarchiste d’Athènes. "Le lieu est devenu bien trop emblématique". Certains membres du gouvernement Syriza, au pouvoir en Grèce, ont même loué l’existence d’un tel centre d’hébergement. "City Plaza est le meilleur hôtel de toute l’Europe", avait ainsi déclaré Konstantina Kouneva, eurodéputée Syriza. "Il héberge la solidarité, l’estime de soi, et les capacités créatives de l’être humain".

 

Et aussi