Seb Toussaint a dessiné pour les habitants de la "jungle" de Calais, en février 2016. Crédit : Seb Toussaint
Seb Toussaint a dessiné pour les habitants de la "jungle" de Calais, en février 2016. Crédit : Seb Toussaint

Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Voilà l’objectif du street-artiste Seb Toussaint qui peint ses fresques dans des bidonvilles ou des camps de réfugiés du monde entier. Il a accepté de répondre aux questions d’InfoMigrants.

Indonésie, Kenya, Égypte, Philippines, Inde, Colombie, Ethiopie, "Jungle" de Calais, Kurdistan… Depuis quatre ans, Seb Toussaint parcourt les bidonvilles et les camps de réfugiés du monde pour rendre visible les invisibles. Son idée : demandé aux personnes qu’il rencontre, migrants, réfugiés ou sans abris de lui donner un mot, dont il va faire une peinture pour embellir leur habitation. Pour cet artiste franco-anglais, son projet, intitulé "Save the word", est un bon moyen d’utiliser l’art pour "parler de ces endroits de manière positive et mettre en avant ceux dont on ne parle jamais".

Seb Toussaint était dernièrement dans un camp de réfugiés au Kurdistan irakien. Crédit : Seb Toussaint

  • Pourquoi travaillez-vous exclusivement dans des bidonvilles ou des camps de réfugiés ?

Il y a deux raisons. La première est parce-que les gens qui vivent dans des bidonvilles ou des camps ont beau avoir chacun leurs problèmes spécifiques, ils éprouvent toujours le même sentiment : ils se sentent ignorés, marginalisés et parfois même haïs. J’utilise le pouvoir d’attraction du graffiti avec des couleurs vives, le travail des ombres et des contours, pour attirer l’attention et mettre en lumière la parole de ceux qu’on n’entend jamais. Et puis j’apporte de la couleur dans des lieux où il n’y en a jamais.

La deuxième raison est plus personnelle : ce sont des zones où je peux travailler librement. Au bout du deuxième jour, je me mets à peindre. En France, ça prendrait des mois pour obtenir des autorisations. C’est beaucoup plus simple et spontané dans des bidonvilles ou des camps. Je ne fais pas de croquis avant, je peins directement sur le mur sans préparation préalable. Ce serait impensable de travailler de cette manière en France.

Dans la jungle de Calais, l'Ethiopien Kaiji a choisi le mot foi. Crédit : Seb Toussaint

  • Comment se passe votre arrivée sur les lieux ?

Je suis toujours bien accueilli. Je m’installe dans le camp ou le bidonville et je reste environ un mois. Je vis avec eux, au plus près de la population. Les gens sont ravis de voir d’autres personnes venues d’ailleurs qui s’intéressent à eux.

Je demande à quelques personnes de choisir un mot qui est important pour eux et je dessine autour de ce mot. Par contre, c’est moi qui décide des couleurs et de la manière dont je vais dessiner afin de garder ma liberté artistique.

Je peins généralement sur des habitations visibles au loin, dans la mesure du possible. Au Kurdistan par exemple, la première fresque que j’ai faite, c’était sur une maison en béton dans la rue principale du camp. Le mot était ‘Kurdistan’. En général, un dessin nécessite deux ou trois jours de travail. La plus longue fresque que j’ai réalisé c’était en Colombie : j’ai peint sur 16 maisons pendant 40 jours.

Au Kurdistan, Seb Toussaint a dessiné autour du mot jiyan, qui signifie vie en Kurmandji. Crédit : Seb Toussaint

  • Y-a-t-il des mots qui reviennent souvent ?

Sur les 137 fresques que j’ai faites dans le cadre du projet "Save the world", les mots que j’ai le plus dessiné sont ‘paix’ et ‘amour’, dans différentes langues évidemment. ‘Liberté’ et ‘unité’ sont ceux qui reviennent aussi souvent. Ce n’est pas surprenant quand on connait leurs histoires. Parfois le mot choisi est très propre à une culture, ou peut aussi être lié à une personne décédée, un lieu géographique ou à mot à caractère religieux.

Lors de mon dernier voyage [au Kurdistan], j’ai rencontré un monsieur dont la femme avait un problème au foie et dont les deux enfants étaient malades. Il avait toujours le sourire malgré ses difficultés. Le mot qu’il a choisi était ‘espoir’. Cela reflète tellement ce qu’il est, je n’étais absolument pas étonné.