Quelques uns des grévistes de la faim, au complexe de la Marsa, en Tunisie. Crédit : Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES)
Quelques uns des grévistes de la faim, au complexe de la Marsa, en Tunisie. Crédit : Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES)

Depuis un mois, 34 personnes originaires d’Afrique subsaharienne ont entamé une grève de la faim en Tunisie. Elles demandent le réexamen de leur demande d’asile et la possibilité de bénéficier du programme de relocalisation en Europe. L’un des grévistes, Ahmed, Ivoirien, raconte.

"Ca fait plus de trois semaines que je ne mange rien. J’en peux plus, mais je n’ai pas le choix". Ahmed est Ivoirien, il a 33 ans, et a entamé une grève de la faim à la fin du mois d’août 2017. "Je bois de l’eau et je prends un peu de sucre. C’est très dur". Depuis quelques semaines, Ahmed vit dans le camp de la Marsa, à Tunis, une Maison de la jeunesse reconvertie en centre d’accueil. C’est là qu’avec 33 autres personnes, presque toutes originaires d’Afrique subsaharienne, il a cessé de s’alimenter.

Ahmed comme les 33 autres grévistes n’a qu’une seule revendication : quitter la Tunisie et partir s’installer en Europe. Pour obtenir gain de cause, il en appelle à l’UNHCR, le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

En Tunisie, en l’absence de législation sur les demandes d’asile, c’est à l'ONU qu’il revient de traiter les dossiers. "Ici, il existe un vide juridique…", précise Reem Bouarrouj, chargée de migration au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), contactée par InfoMigrants. "A la demande du gouvernement tunisien, c'est donc l'UNHCR qui s'occupe des dossiers et qui gère la ‘relocalisation’ des réfugiés vers d’autres pays".

Lentre du centre de la Marsa o logent actuellement Ahmed et les autres grvistes

"Tout ce qu’on demande, c’est la réouverture de nos dossiers pour partir de Tunisie"

Seulement, Ahmed et ses camarades grévistes ont déjà été déboutés de leur demande d’asile déposée auprès de l’UNHCR. Et sans le précieux sésame, impossible de bénéficier du "programme de relocalisation" dans un pays européen.

L'Ivoirien explique être dans une impasse administrative : il ne veut pas rester en Tunisie et il ne veut pas non plus rentrer chez lui. Les grévistes ont ainsi décliné l’offre d’un retour dans leur pays d’origine, organisée par l’Organisation internationale des migrations (OIM). "Chez moi, je suis trop menacé. Si je rentre, on me tuera", explique Ahmed qui restera muet sur les raisons de son exil. 

"Tout ce que je peux dire, c’est qu'une partie de ma famille a été assassinée en Côte d’Ivoire. Je ne veux plus jamais rentrer. Je demande la réouverture de mon dossier pour être relocalisé ailleurs", confie Ahmed, aujourd’hui sans statut officiel mais dont la présence est tolérée en Tunisie.

"Je ne suis pas un ‘migrant économique’. J’avais une belle vie en Libye"

Si Ahmed est furieux – et désespéré - , c’est qu’il n’a jamais voulu se retrouver en Tunisie. En partant de Côte d’Ivoire, il s’était rendu en Libye où un emploi l’attendait. "Je travaillais là-bas, je suis soudeur-ferronnier. Tout se passait bien", raconte-il. "Puis un jour, la guerre a éclaté. On était en 2011… A cause des bombardements, j’ai dû partir… J’ai été déplacé vers la Tunisie. Je n’avais pas d’autre choix."

Depuis cette époque, Ahmed a toujours refusé d’être qualifié de "migrant". "Je ne suis pas un ‘migrant économique’, j’avais une vie en Libye. Je demande juste réparation : si la communauté internationale décide de déclencher une guerre, c’est aussi à la communauté internationale de trouver des solutions pour les déplacés qu’elle a créé."

Sept ans bloqué dans le camp de Choucha

En 2011, après avoir quitté la Libye, Ahmed arrive donc au célèbre camp de réfugiés de Choucha, construit à quelques pas de la frontière. C’est à cette époque, que l’UNHCR met en place son programme de "réinstallation" pour aider les migrants de Choucha - qui, pour des raisons de sécurité, ne pouvaient ni rentrer chez eux ni rester en Tunisie.

Au total, quelque 3 600 personnes avaient pu obtenir une réinstallation aux États-Unis, au Canada, en Australie, en Allemagne ou encore en Norvège. Mais des centaines de candidats ont vu leurs demandes retoquées. C’est le cas d’Ahmed et de nombreux africains Subsahariens.

>> À relire sur France 24 : Le reportage sur les réfugiés "oubliés" du camp de Choucha (juin 2014) 

Pendant sept années, l’Ivoirien de 33 ans restera dans le camp de Choucha. Sept années durant lesquelles, il attendra la réouverture de son dossier par l’UNHCR. Et surtout, sept années de souffrance alimentaire et sanitaire. Choucha, en plein désert tunisien, a été officiellement fermé par les autorités en 2013, mais quelques irréductibles, comme Ahmed, sont restés en réclamant la révision de leur dossier. "Quand ils ont vidé le camp en juin 2013, nous étions une centaine de demandeurs d’asile à ne pas vouloir partir. Puis les années passant, notre nombre s’est réduit". Au début de l’année 2017, ils n’étaient plus qu’une trentaine.

"Nous ne sommes pas des objets qu’on trimballe d’un endroit à un autre"

Ahmed a vécu quatre années de plus dans cet immense camp fantôme, qui au plus fort de la crise libyenne, en 2011, avait abrité plus de 15 000 personnes. "Vous imaginez ce qu’on a vécu ici. Personne ne nous aidait. Seul Médecins sans frontières (MSF) passait nous voir tous les 15 jours pour des soins médicaux. Sinon, rien !", se rappelle Ahmed. "Pour manger, on ne pouvait compter que sur les Libyens [nombreux à travailler à la frontière tunisienne, ndlr]. Ils nous donnaient de l’eau et de la nourriture. Mais parfois, on pouvait passer plusieurs jours sans rien avaler. En mars 2017, un Soudanais est mort à Choucha. Il était trop déshydraté."

Les "oubliés" de Choucha, comme les médias les ont surnommés, ont fini par être délogés, au mois de juin 2017. "L’armée est venue à 7h du matin, ils ont tout détruit, les baraquements, les tentes…. Puis ils nous ont dit qu’on avait deux choix : retourner en Libye ou aller à Tunis".

Ahmed et les derniers migrants de Choucha se sont donc résignés à partir vers la capitale tunisienne. S’ils saluent aujourd’hui les efforts des autorités pour leur trouver un logement décent, ils regrettent d’être toujours dans un cul-de-sac administratif, sept ans après leur arrivée en Tunisie. "Ils nous offrent un toit, certes, mais nous n’en pouvons plus d’être là… Nous sommes en grève de la faim et personne n’est venu nous voir, ni l’OIM, ni l’UNHCR", conclut Ahmed. "Je continuerai jusqu’à ce qu’on rouvre mon dossier. Nous ne sommes pas des objets qu’on trimballe d’un endroit à un autre…"


 

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