Un médecin de l'association Les mains solidaires ausculte une migrante. Crédit : Les mains solidaires
Un médecin de l'association Les mains solidaires ausculte une migrante. Crédit : Les mains solidaires

Dans le nord du Maroc, les migrants – qui pour la plupart tentent d’atteindre l’enclave espagnole de Ceuta ou Melilla – manquent de tout. Persécutés par les autorités, souvent malades ou blessés… ils doivent également faire face au racisme de certains marocains. À Tétouan, l’association Les mains solidaires leur vient en aide.

"Nous sommes des êtres humains. Ce n’est pas parce-que nous sommes en situation illégale que nous n’avons pas de droits", lance Pascal, un Camerounais de 30 ans. Avec lui ce jour-là, ils sont une petite dizaine de migrants originaires d’Afrique de l’Ouest à être réunis dans les locaux de l’association Les mains solidaires située à Tétouan, dans le nord du Maroc. Abdel Raham Sadiq, de l’association, organise en cette matinée ensoleillée du mois de septembre des ateliers pour mieux connaitre les besoins des migrants et les difficultés qu’ils rencontrent dans le royaume chérifien.

Pascal, un migrant camerounais. Crédit : Boualem Rhoubachi

"Ici, on devient fou mais je ne peux plus faire demi-tour"

Racisme, absence de considération, difficultés d’accès à un logement et à un travail sont autant de plaintes qui reviennent inlassablement dans la bouche de ces hommes qui semblent épuisés par leur vie d’errance. La fatigue peut se lire sur leurs visages. Leurs vêtements abimés et les blessures qui parfois recouvrent leur corps témoignent de leurs conditions de vie précaires. "Ici, on devient fou mais je ne peux plus faire demi-tour", nous dira plus tard Pascal. Le jeune homme qui a suivi de longues études dans son pays vit – ou plutôt "survit" – au Maroc depuis maintenant trois ans, dont deux passés à dormir dans la forêt près de l’enclave espagnole de Melilla.

Tous sont passés par là. Ahmed a lui tenté six fois de franchir les grillages de six mètres de haut qui séparent le royaume de Ceuta, l’autre enclave espagnole au Maroc. "Beaucoup ont réussi à traverser, alors pourquoi pas moi ?", dit le jeune ivoirien de 27 ans, au Maroc depuis un an et demi. Ses mains portent encore les stigmates de ces tentatives avortées. Comme lui, les migrants viennent à l’association Les mains solidaires pour échanger, débattre, être écoutés mais aussi et surtout être soignés.

Ahmed nous montre ses mains blessées. Crédit : Leslie Carretero

Plusieurs fois par semaine, le médecin de l’association, Raja Marsou, reçoit les migrants blessés et/ou malades dans un bureau du rez-de-chaussée transformé en cabinet médical. Elle semble avoir beaucoup de travail cet après-midi : plusieurs personnes attendent dans la pièce principale qui fait office de salle d’attente. Un Camerounais qui souhaite garder l’anonymat, resté silencieux le matin même lors de l’atelier, est le premier à être ausculté. Deux jours plus tôt, Il a essayé d’escalader les grillages de Ceuta. Une énième tentative soldée par une chute côté marocain qui lui vaut des blessures sur le crâne. Après lui avoir posé plusieurs questions, "Mama Hajja", comme la surnomme les migrants en signe d’affection et de respect, prendra finalement rendez-vous pour lui à l’hôpital de la ville. L’homme accepte de s’y rendre mais d’autres refuseront catégoriquement. "Certains fuient même pendant leur hospitalisation. Étant sans-papiers, ils ont trop peur que les autorités viennent les chercher et les renvoient à la frontière ou dans le désert", explique Abdel Raham Sadiq.

"Des larmes coulent sur mon visage"

Le jeune ivoirien rencontré le matin est là aussi et attend depuis plusieurs heures. Le regard dans le vide, Ahmed ne cesse de se toucher le ventre et parait dépassé par les événements. "La dernière fois que j’ai tenté le passage, les autorités marocaines m’ont refoulé vers Casablanca [plus au Sud]. Depuis je ne me sens pas bien, j’ai mal au ventre", nous raconte-t-il d’un air désabusé.

Même ceux qui n’ont pas de symptômes ou de marques visibles sur le corps viennent consulter. Pascal par exemple n’a mal nulle part. Mais "deux ans passés dans une forêt, ce n’est pas bon pour un être humain", dit-il presque en s’excusant. "J’ai besoin d’un ‘check-up’ complet". La centaine de migrants qui erre dans les environs de Tétouan "ont besoin de tout", confirme Abdel Raham Sadiq. "Ils souffrent d’insomnie, de malnutrition, de maladies de la peau, d’entorses…", précise-t-il.

Chez Pascal, on perçoit également des douleurs psychiques. "Je fais souvent des nuits blanches, je réfléchis trop ! Parfois, des larmes coulent sur mon visage", avoue-t-il. Le trentenaire "robuste", comme il aime se décrire, ignore aujourd’hui s’il veut toujours aller en Europe ou rester au Maroc. Mais, il estime que "l’absence d’avenir dans ce pays" ne lui laisse guère le choix. "Moi aussi je veux avoir la possibilité de rêver et c’est difficile ici", confesse-t-il simplement.

Salon de coiffure au sein de l'association. Crédit : Boualem Rhoubachi

Pour aider des personnes comme Ahmed et Pascal dans leurs parcours, l’association Les mains solidaires met aussi en place des cours d’arabe et d’espagnol. Les bénévoles font aussi du soutien juridique et des formations professionnelles sont mêmes organisées. L’an dernier, trois femmes sénégalaises ont suivi des cours de coiffure et ont depuis ouvert leur salon à Tanger, à une soixantaine de kilomètres de Tétouan. Un autre sénégalais, passé par l’association, a été régularisé il y a peu et tient désormais un stand au marché de Tétouan.

Autant d’exemples qui redonnent espoirs aux protégés actuels de l’association. Lors des ateliers du matin, tous rêvaient d’avoir un emploi. "Nous devons travailler. Il me faut un salaire à la fin du mois, et je veux me sentir utile", s’était alors exclamé Pascal. "Si le Maroc ne veut pas nous donner la chance de nous intégrer, alors qu’ils ouvrent les frontières", a-t-il conclu avant que les autres n’acquiescent d’un signe de la tête.

>> L’association Les mains solidaires située à Tétouan est ouverte du lundi au vendredi de 9h à 13h et de 16h à 19h.

 

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