ABDULMONAM EASSA / AFP | Hamouria, ville sous contrôle rebelle dans la région de la Ghouta, le 5 septembre 2017.
ABDULMONAM EASSA / AFP | Hamouria, ville sous contrôle rebelle dans la région de la Ghouta, le 5 septembre 2017.

C’est historique. L’équipe syrienne de football pourrait bien participer au Mondial 2018 en Russie. Dans le contexte actuel de guerre, une qualification de l’équipe nationale lors des barrages permettrait-elle aux Syriens de s’unir le temps de la compétition ou bien risquerait-elle d'être récupérée politiquement par le régime Assad ?

Les Aigles de Damas se sont qualifiés le 5 septembre dernier pour les barrages de la Coupe du monde de football 2018. L’équipe nationale doit désormais rencontrer l’Australie ce mois d’octobre (match aller le 5 et retour le 10). Si elle gagne, elle affrontera enfin le 4e de la zone Concacaf (Confédération de football d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes). Elle validera alors son billet pour le Mondial en Russie.

Une équipe à ne pas sous-estimer

Si l’équipe nationale syrienne n’a jusqu’à présent que peu fait parler d’elle, elle n’en demeure pas moins prometteuse. « La Syrie est une très bonne équipe. Lors de la Coupe d’Asie précédente qui avait lieu au Qatar, je l’avais trouvée très bonne. J’avais aussi vu l’équipe olympique et de nombreux talents jouer à Oman quand j’y étais entraineur. Dès le premier stage j’ai été conforté dans ce que je pensais. Il y avait d’ailleurs beaucoup de footballeurs qui jouaient dans les autres pays, du Golfe pour beaucoup (Qatar, Emirats, Irak..). Nombre de jeunes joueurs talentueux donc », se souvient Claude Le Roy, entraîneur de renommée internationale et ancien sélectionneur de l’équipe de football syrienne. En 2011, il signe en effet avec des Aigles de Damas pour trois ans. La Syrie est un pays où il rêve de travailler, mais son aventure tourne rapidement au cauchemar puisque la guerre débute peu de temps après son arrivée. Il quitte alors le pays, « frustré », mais ne pouvant cautionner ce qui se passe.

A cause du chaos dans lequel est plongée la Syrie depuis plus de six ans, l’équipe nationale joue d’ailleurs ses matches à domicile en Malaisie, sur terrain neutre. Une situation assez rare que peu de pays ont vécue (Irak, Libye…). Et pour cause, Claude Le Roy témoigne des risques encourus par les joueurs dans les pays en crise : « Lorsque j’entraînais l’équipe africaine de RDC, on a une fois joué à Tripoli. On entendait des tirs à longueur de journée. On nous disait que c’était des mariages, qu’il y en avait énormément à Tripoli, jour et nuit… Jusqu’à ce qu’on se rende compte que c’était des kalachnikovs et que la situation était terrible. »

ATTA KENARE / AFP | Les footballeurs syriens lors du match contre l'Iran, à Téhéran le 5 septembre 2017.
ATTA KENARE / AFP | Les footballeurs syriens lors du match contre l'Iran, à Téhéran le 5 septembre 2017.

Une équipe politisée malgré elle ?

Ainsi depuis 2011, la vie des Aigles de Damas est tout sauf un long fleuve tranquille. Car en plus de devoir jouer ses matches à domicile hors de ses frontières, l’équipe a dû également s’entraîner à Istanbul.

Puis la politique s’est un peu plus immiscée dans le sport syrien. « Mes joueurs ont commencé à parler politique au moment des premiers heurts, raconte Claude Le Roy. Un jour, et c’est ce qui a été le facteur déclenchant dans ma décision de partir, un de mes joueurs de Homs est venu me voir à la fin de l’entrainement pour me dire qu’il aimerait continuer de travailler avec moi mais que sa famille était en danger à Homs, que les choses commençaient à se compliquer et qu’il devait cesser de jouer. »

Un joueur parmi tant d’autres. Car la sélection syrienne a beaucoup souffert depuis 2011, et pas uniquement à cause du déclin sécuritaire dans le pays. Seulement trois joueurs internationaux font aujourd’hui partie du championnat local. Certains joueurs ont quitté l’équipe, voire le pays, arguant que jouer avec le maillot national revenait à soutenir le régime Assad. D’autres ont créé une brève équipe parallèle avec des joueurs pro-révolution. Certains aussi ont quitté la sélection par choix politique. L'attaquant Firas al-Khatib, un des piliers de la sélection qui avait rallié l'opposition après le début de la guerre, a pour sa part retrouvé sa place au sein de l'équipe après un hiatus de plusieurs années.

L’entraîneur actuel est originaire de Lattaquié, fief du clan Assad, et ne cache pas son soutien appuyé au régime en place. Et ce alors que la FIFA interdit toute ingérence des Etats dans les fédérations nationales… « Il y a une contradiction entre la FIFA et ses règles. Ils émettent une directive pour geler une fédération en raison d’une ingérence politique, alors que, dans le même temps, il y a une guerre totale dans un pays où les stades sont utilisés pour stocker du matériel militaire […] Où est la décision ? C’est une hypocrisie », témoigne l’ancien joueur syrien Ayman Kasheet dans une enquête d’ESPN.

« Beaucoup de joueurs étaient contraints par le régime de sortir dans la rue pour soutenir Bachar el-Assad. Certains refusaient et fuyaient parce qu'ils avaient peur d'être arrêtés ou tués, comme c'est arrivé à plusieurs de leurs coéquipiers ou amis », affirme en novembre dernier au Parisien Yasser al-Hallaq, directeur de l’ONG Athletes for Syria.

Une victoire fêtée à l'intérieur du pays mais pas à l'extérieur

Dans ce contexte terrifiant, le football demeure malgré tout le sport-roi en Syrie et le président lui-même est bel et bien un passionné de ballon rond. Assad, selon Fadi Dabbas, vice-président de l'Association syrienne de football, regarde chaque match et « suit les détails les plus minutieux de l'équipe ». Ferveur pour le football ou moyen de mieux contrôler son peuple ? Si George Orwell a écrit « le sport, c’est la guerre sans les balles », il semble que la Syrie, en vue de la Coupe du monde, mène une double guerre sur un même terrain.

Ainsi, lors de la victoire contre l’Iran, des milliers de Syriens ont exulté. Jamais depuis le début de la guerre autant de monde n’avait défilé dans les rues de Damas pour festoyer. Nombre d’images et de vidéos ont circulé, racontant qu’aussi bien dans les zones acquises au régime que dans les quartiers rebelles ou bien encore dans les quartiers tenus par les jihadistes la victoire était célébrée. Pour eux, participer au Mondial en Russie serait un bonheur intense pour tout le pays, et le sport et la politique sont deux choses différentes.

Pourtant, comme le note Pascal Boniface dans Géopolitique du sport, le sport serait « l’anesthésiant des revendications politiques ». D’où l’importance que lui accorde le régime qui a trouvé là un moyen de créer une unité nationale. Parce qu’en effet, comme le note le chercheur, « disputer la Coupe du monde, c’est affirmer sa souveraineté, c’est démontrer son existence et son indépendance aux yeux du monde entier ».

Force est de constater que si les Syriens qui sont restés dans le pays témoignent tous de leur solidarité avec l’équipe de foot – peut-être par prudence ou par méfiance - il en va bien autrement en dehors des frontières…

Instrumentalisation du régime ? C’est ce que pense Majd, Syrien exilé en Europe depuis 2008 : « Les rebelles Syriens étaient peut-être tout simplement fiers de battre l’Iran, pays allié à Bachar el-Assad. » « Peut-être aussi était-ce pour eux un moyen de dire au régime qu’ils étaient prêts à négocier », s’interroge-t-il.

« C’est l’équipe de foot d’Assad, pas l’équipe nationale syrienne, s’insurge Tamim, réfugié dans le Golfe avec sa famille. Comment peut-on soutenir une équipe, même si on adore le foot, qui cautionne toutes les atrocités du régime ? »

Et Claude Le Roy d’expliquer pourtant qu’où que ce soit dans le monde, une équipe nationale est un ciment incroyable. « C’est le patrimoine national. C’est ce que tous les gens ont en commun. Je l’ai vu en RDC, au Cameroun. Dès qu’il était question d’équipe nationale, c’était "n'y touche pas" ».

REUTERS/Omar Sanadiki | Scène de joie dans les rues de Damas après le match contre l'Iran le 5 septembre 2017.
REUTERS/Omar Sanadiki | Scène de joie dans les rues de Damas après le match contre l'Iran le 5 septembre 2017.

Vers une victoire au goût amer

« Nous avons joué avec un esprit uni, pour la Syrie, le peuple syrien, les enfants, tout le monde », a confié à l’AFP l'attaquant Mardik Mardikian à la suite du match contre l’Iran. « On pense aux barrages et il y a encore du travail, mais les joueurs ne vont pas perdre espoir. »

« Je les aurais même imaginés pas forcément faire les barrages ! », s’enthousiasme Claude Le Roy. Les pronostics de la star des sélectionneurs ? « C’est encore un long chemin de croix… Mais on a l’impression qu’ils vont vers un destin. On se dit qu’il y a quelque chose qui s’est passé. Qu’ils sont encore là, vivants. Qu’ils ont survécu au chaos. »

Qualifiés ou pas pour le Mondial 2018 en Russie, il y a peu d’espoir que la beauté du sport fasse oublier le drame syrien, ses plus de 450 000 morts (dont de nombreux sportifs) et ses millions de déplacés. Une victoire des Aigles de Damas serait-elle celle de Bachar el-Assad ou celle de la Syrie ?

Texte initialement publié sur : RFI

 

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