Manifestation contre les expulsions d'Afghans, en Allemagne le 12 septembre 2017. Crédit : Reuters
Manifestation contre les expulsions d'Afghans, en Allemagne le 12 septembre 2017. Crédit : Reuters

Amnesty international et la Cimade publient ce jeudi un rapport intitulé "Retour forcé vers l’insécurité". Les auteurs y dénoncent la politique de certains États européens – dont la France - qui n’hésitent pas à renvoyer chez eux des milliers d’Afghans, au péril de leur vie.

"J’ai tellement peur que je ne peux même pas emmener mes enfants sur la tombe de leur père". Après avoir refusé leur demande d’asile, la Norvège a renvoyé Sadeqa, son mari et ses enfants en Afghanistan. Quelques semaines après, son époux était assassiné.

Comme eux, ils sont des milliers d’Afghans à être chaque année expulsés d’Europe malgré l’insécurité qui y règne. Entre 2015 et 2016, "le nombre d’Afghans renvoyés dans leur pays par les États européens a presque triplé, passant de 3 290 à 9 460", notent les associations Amnesty International et la Cimade qui condamnent ces procédures dans un rapport commun intitulé "Retour forcé vers l’insécurité", et rendu public jeudi 5 octobre.  

Enlèvements, tortures et morts

"Désireux avant tout d’augmenter le nombre d’expulsions, les gouvernements européens appliquent une politique à la fois irresponsable et contraire au droit international. (…) Ils exposent des hommes, des femmes et des enfants à des dangers tels que l’enlèvement, la torture et la mort", dénonce dans le rapport Cécile Coudriou, vice-présidente d’Amnesty International France.

Pour les besoins du rapport, une équipe de chercheurs s’est rendue en Afghanistan où elle s’est entretenue avec 18 personnes qui avaient récemment été expulsées d’Europe. À l’instar de Sadeqa qui n’osent pas sortir et vit cachée chez elle avec ses enfants, tous craignent pour leur vie.

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Autant de témoignages qui provoquent la colère et l’incompréhension des associations. D’autant que dans le même temps, le nombre de victimes civiles en Afghanistan ne cesse d’augmenter. Selon la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan (Manua), 11 418 personnes ont été tuées ou blessées en 2016 et 5 243 victimes civiles ont été recensées au cours du seul premier semestre 2017.

Et alors que le ministère français des Affaires étrangères déconseille formellement sur son site à ses ressortissants de se rendre en Afghanistan, précisant que "la situation de sécurité y demeure très dégradée, fragile et instable", Paris a expulsé 640 Afghans en 2016 - contre 435 en 2015.

"Coupe de poison"

"Les États européens n’ignorent aucunement la dangerosité de la situation en Afghanistan", prévient le rapport. Cela ne les a pourtant pas empêchés de conclure en 2016 un accord informel avec l’Afghanistan qui prévoit que "80 000 personnes au moins devraient retourner chez elles dans un futur proche".

Le rapport va plus loin et rappelle que cet accord a été qualifié par une source afghane de "coupe de poison". Autrement dit, le gouvernement aurait reçu des pressions pour le signer. Devant le Parlement afghan, le ministre des Finances avait même déclaré : "si l’Afghanistan ne coopère pas avec les pays de l’Union européenne dans le cadre de la crise des réfugiés, cela aura des conséquences négatives pour le montant de l’aide allouée à notre pays".

Violation des droits

D’autres moyens sont néanmoins mis en place pour décourager les Afghans de rester en Europe. En France par exemple, les autorités pratiquent "le harcèlement et les exposent à la précarité notamment dans des campements à Calais, sur le littoral nord et la région parisienne", précise David Rohi, responsable national de la rétention à la Cimade. Selon lui, la situation s’est même particulièrement dégradée en 2017.

Au cours de l’année, la presse française – dont InfoMigrants – a en effet souvent relayé les atteintes aux libertés fondamentales dans le Nord de la France, à Paris mais aussi à la frontière avec l’Italie. Les associations d’aide aux migrants ont même saisi la justice au début de l’été pour exiger que l’État assure l’accès aux besoins élémentaires comme se nourrir, s’abriter ou se soigner.

Le rapport fait également état d’une dérive de la politique d’expulsion en France. Les centres de rétention ont été "massivement utilisés de façon totalement illégale", est-il écrit. Ces lieux de privation de liberté doivent normalement être utilisés dans le cadre de mesure d’éloignement (décision de justice qui décide l’expulsion d’une personne en situation irrégulière).

Or, les autorités françaises "les ont clairement employés pour évacuer des campements ou empêcher leur développement". En 2016, 1 114 Afghans ont été placés en rétention, contre 283 en 2012. Et la tendance est à l’augmentation : depuis janvier 2017, 1 614 Afghans ont été enfermés dans ces centres de rétention sur la base d’une mesure d’éloignement.

Amnesty International et la Cimade dénoncent ainsi une violation des droits. "Nous demandons à Gérard Collomb [le ministre de l’Intérieur] de mettre un terme aux renvois forcés et aux mesures d’éloignements. Nous souhaitons également la mise en place d’un moratoire sur les retours en Afghanistan tant que ceux-ci ne pourront pas se faire dans la sécurité et la dignité", concluent les auteurs du rapport. 70% des Afghans présents dans les centres de rétention ont été libérés par des juges qui ont considérés "que le placement en rétention, la mesure d’éloignement ou la procédure judiciaire était illégale" - contre 30% en moyenne selon les nationalités.

 

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