RFI | Abdulaziz et sa compagne. Jeudi 5 octobre 2017, au collège Ernest Hemingway de Port-en-Bessin, le chef c'était le lui.
RFI | Abdulaziz et sa compagne. Jeudi 5 octobre 2017, au collège Ernest Hemingway de Port-en-Bessin, le chef c'était le lui.

Le palmarès du 24e prix Bayeux des correspondants de guerre, dévoilé samedi 7 octobre, est l'illustration des liens charnels que continue d'entretenir la presse internationale, et notamment les Français, avec un Moyen-Orient bouleversé par des décennies de guerres. Les crises migratoires sont en lien direct avec ces conflits. Aussi le département du Calvados s'est-il associé avec Food Sweet Food et le HCR pour permettre à cinq collèges des environs de se familiariser avec le sujet.

De notre envoyé spécial à Port-en-Bessin,

Jeudi, en marge du prix annuel Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, les pensionnaires et les encadrants du collège Ernest Hemingway de Port-en-Bessin, non loin de là, ont pu laisser de côté ce qui les tracasse ces dernières semaines, à savoir la perspective d'une possible fermeture de l'établissement.

Cette crainte anime toutes les discussions, mais ces dernières ont été remisées le temps d'une journée pour faire de la place à Abdulaziz et Kianoush, deux réfugiés aux parcours très différents venus à la rencontre des élèves du collège, dans le cadre d'un Refugee Food Festival nouvelle formule.

L'objectif reste le même : créer l'échange entre locaux et réfugiés en passant par un dénominateur commun universel, la gastronomie. Changer les regards par ce biais. La première édition de ce festival s'était déroulée à Paris en juin 2016. Une dizaine de restaurants avaient alors confié leur cuisine à des chefs réfugiés.

Certains avaient, à cette occasion, trouvé une voie vers l'insertion. Et le succès auprès du public avait été au rendez-vous. Si bien que cette initiative de l’association Food Sweet Food, soutenue par le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), se déploie désormais sous d'autres formes.

Après avoir tenté quelque chose à l'occasion du marché de Noël de Strasbourg, les organisateurs ont donc lancé le concept dans cinq cantines scolaires cette semaine, en marge du prix Bayeux. Jeudi à Port-en-Bessin, Abdulaziz s'est ainsi installé aux fourneaux, les personnels de l'établissement en guise de commis.

RFI / Igor Gauquelin | Refugee Food Festival, au collège de Port-en-Bessin. Abdulaziz vient de Syrie.
RFI / Igor Gauquelin | Refugee Food Festival, au collège de Port-en-Bessin. Abdulaziz vient de Syrie.

Le chauffeur de taxi devenu cuistot

Au menu : houmous, taboulé, falafels, burghul-poulet... avant les ateliers culinaires avec les enfants pour le goûter. Dans le hall du collège : des photos de réfugiés. Et pour l'aspect ludique, Carlos Arbelaez, du HCR, avait amené avec lui de quoi faire faire aux collégiens une visite virtuelle d'un camp de réfugiés.

Dans une autre vie, Abdulaziz était chauffeur de taxi à Homs, ville martyre du sud de la Syrie. Alors que la cité était intensément bombardée chaque jour par le régime, il a fui direction la Jordanie avec femme et enfants en 2012. Ce conflit a pris des proches à lui, dont son frère. « La guerre a tout cassé », dit-il.

C'est en Jordanie, où il est ensuite resté trois ans, qu'Abdulaziz a appris le métier de cuisinier. Installé dans le nord de la France depuis 2015, il cherche désormais une voie pour ne plus dépendre des aides. Problème : « Les Français semblent aimer la nourriture orientale, mais je n'ai pas 60 000 euros à investir ! »

« Les règles au travail sont plus dures ici qu'en Jordanie. Les restaurants cherchent des gens expérimentés, qui ont des certificats... J'ai travaillé un peu en lycée en septembre, et j'ai suivi une formation sur l'hygiène. J'ai fait un stage en restaurant administratif aussi, je continue d'apprendre », explique le chef du jour.

Pour l'heure, ce bénévolat lui plait aussi. Sa femme l'accompagne aux fourneaux. Il s'essaie au français avec réussite. Des gamins l'appellent « Monsieur falafels » et ça l'amuse. « J'aime beaucoup les écoles, ces enfants français sont un peu comme les nôtres. C'est une manière pour moi de dire merci. »

RFI / Igor Gauquelin | Kianoush Ramezani. Refugee Food Festival, Port-en-Bessin, 2017.
RFI / Igor Gauquelin | Kianoush Ramezani. Refugee Food Festival, Port-en-Bessin, 2017.

L'Iranien qui a dû se dessiner des ailes

Tandis qu'Abdulaziz continue de répondre aux questions de la presse radio locale, et que ses plats mijotent au four, RFI se rend dans une classe pour suivre les ateliers de Kianoush Ramezani, qui s'apprête à nouveau à raconter son histoire à des collégiens. Il vient d'Iran, il est dessinateur de presse engagé. Il a dû partir.

En amont, les professeurs ont préparé ces rencontres avec les classes. Ils ont réfléchi à des questions (même en anglais, disent-ils). « Comment viviez-vous là-bas ? » « Comment avez-vous fait le trajet jusqu'à la France ? » « Comment avez-vous été accueilli ? » « Votre pays vous manque ? »

Mais encore : « Pourquoi vous ne dessinez pas une BD pour raconter votre histoire ? » « Avez-vous réussi à oublier vos souvenirs difficiles ? » « Vous allez passer toute votre vie en France ? » « Vous dessinez depuis tout petit ? » « Qu'est-ce qu'est devenue votre famille ? »

Kianoush répond qu'il a été accueilli avec beaucoup d'entrain, beaucoup de chaleur. Que sa famille va bien, qu'ils ne font pas de politique. Que ce qui était compliqué au début, c'était la langue et les paperasses. Il leur montre qu'il dessine encore, qu'il en vit, qu'il devait seulement accepter l'exil pour pouvoir le faire et qu'il ne connait pas son avenir, ni celui de son pays. Il leur parle de Charlie.

De quoi entrevoir un tout petit petit, le temps de quelques échanges, la société iranienne, le chemin parcouru dans certaines vies, la capacité de résilience de ces êtres humains, mais aussi la diversité des personnes qui demandent l'asile en France. De quoi voir enfin que tout ceci ne se passe pas si loin d'eux.

RFI / Igor Gauquelin | Le dessinateur iranien Kianoush Ramezani, Refugee Food Festival au collège de Port-en-Bessin. 2017.
RFI / Igor Gauquelin | Le dessinateur iranien Kianoush Ramezani, Refugee Food Festival au collège de Port-en-Bessin. 2017.

→ À relire : Dans le palmarès du prix Bayeux, la bataille de Mossoul sur toutes les lèvres

Texte initialement publié sur : RFI

 

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