Barry Thierno / DW
Barry Thierno / DW

Partir pour l’inconnu, dans l’espoir d’un avenir meilleur. C’était l’objectif de Thierno, un jeune Guinéen, qui a passé plus de deux ans en Algérie. Expulsé fin 2016, il est désormais de retour au pays, case "nouveau départ". Il raconte.

Je m’appelle Thierno, je suis originaire de Siguiri, une ville du nord-est de la Guinée. Arrivé à un certain âge, tu te rends compte que c’est impossible de gagner ta vie ici. Il y a des milliers, des centaines de milliers de jeunes qui ont terminé leurs études, qui sont diplômés mais les diplômes ne servent à rien. C’est décourageant. Grâce à la télévision et internet, tu vois ce qui se passe ailleurs, tu te dis que si tu arrives à partir, peut-être que toi aussi tu pourras vivre dans un eldorado.

Ici, même quand tu es qualifié, il n’y a personne pour t’employer. Si tu demandes un crédit pour te mettre à ton compte, on te dit que ce n’est pas possible. De toutes les façons, tu n’as pas de compte en banque. L’Etat ne fait rien pour aider les gens qui veulent créer leur entreprise. Même si vous y arrivez, il n’y a pas de marché : la population est trop pauvre.

Soutenir la famille

J’ai fait des études de littérature mais je ne suis allé que jusqu’à la licence. On ne m’a pas donné les moyens de poursuivre en master. Il faut le master pour pouvoir enseigner. En même temps, même si tu travailles dans le privé, tu ne gagnes pas assez d’argent pour couvrir tes besoins mensuels et ceux de ta famille. Et la famille, ici, ça compte beaucoup. Il faut la soutenir. Surtout quand tu as terminé tes études et que tu es majeur.

Je me suis débrouillé pour mettre un peu d’argent de côté et je suis parti. J’ai décidé d’emprunter cette voie infernale. Pour les Africains sub-sahariens, c’est comme ça, on se jette dans l’aventure. Je n’avais pas en tête de traverser la mer pour aller en Europe. Je voulais d’abord voir ce qui était possible.

Photo : Str /AFP | Le désert de Tamanrasset, au sud de l'Algérie, région frontalière avec le Niger et le Mali

Je suis allé jusqu’en Algérie en passant par Bamako et Gao. On nous a chargés dans des camions comme des animaux. J’ai compris à ce moment là, en traversant le désert, que je mettais ma vie en danger. On n’avait presque plus rien à manger, à part des biscuits et des sardines qu’on a partagées entre nous. C’est difficile de s’entraider dans des situations extrêmes. Les gens qui nous transportent, ce sont nos frères africains. Mais ils essaient quand même de nous escroquer. Dans le nord du Mali, on s’est fait racketter par l’Azawad. Y a pas de contrôles, les autorités n’ont pas suffisamment de pouvoir. Et puis, ils se fichent de la communauté noire.

L’Algérie ou l’enfer sur terre

J’ai poursuivi mon voyage. Avec le peu d’argent qui me restait, j’ai réussi à aller jusqu’à Alger. Mais là-bas, c’était encore pire parce que je ne connaissais personne. Alors j’ai été à l’ambassade de Guinée et j’ai rencontré des frères guinéens. Un jour, l’un d’eux m’a offert l’hospitalité. Il m’a dit : ʺtu vas rester chez moi pendant quelques temps et quand tu auras trouvé un bon boulot, tu déménageras.ʺ Je l’ai suivi et j’ai trouvé du boulot. D’abord dans une entreprise espagnole qui sous-traitait ses activités en Algérie et qui avait besoin de main d’œuvre. Ensuite chez les Chinois. Ils payaient mieux mais le travail était plus pénible. Je suis devenu esclave. C’était l’enfer sur terre. Les autorités algériennes s’en fichent. Ils ne s’occupent pas de défendre les droits des travailleurs ou ceux des immigrés. Nous sommes à la merci des employeurs. Si tu refuses de faire quelque chose, ils te mettent dehors. C’est un grand problème de ne pas être enregistré. Mais les Chinois en profitent. Si tu as un accident, tu as un accident et puis voilà. Personne ne se plaint. Tout le monde veut gagner de l’argent.

Des migrants bloqués en Algérie

En ville, tu cours toujours le risque de te faire attaquer par des Algériens. Je connais des frères qui ont même été arrêtés, par jalousie, par racisme. Il y a aussi des gens de bonne volonté, il y en a partout. Ils ont essayé de nous aider, de nous trouver un logement. Mais les gens ne sont pas prêts à accepter des noirs dans leurs résidences. Mon employeur m’a trouvé un petit coin sur le chantier et c’est là que j’ai habité. C’est ça la vie en Algérie ! Le contraire de ce que j’avais imaginé.

J’ai aussi eu beaucoup d’amis qui ont traversé la mer et qui m’ont raconté leur vie en Europe. Ils m’ont dit que les apparences étaient trompeuses, qu’il ne fallait pas croire tout ce qu’on raconte. J’ai compris qu’ils n’arrivaient pas à grand-chose. J’ai vu des images de migrants qui vivent en Italie et ça m’a vraiment choqué.

Du coup, je me suis dit qu’il valait mieux que je rentre. Mais avant de pouvoir mettre mon projet à exécution, j’ai été arrêté avec un ami malien par les autorités algériennes. C’était le 2 décembre 2016. Ils nous ont emmenés dans un camp. Ils ont pris toutes nos affaires. Tout, tout, tout. Je suis reparti d’Algérie les mains vides !

Ils nous ont expulsés au Niger

Arrivé à Niamey, je me suis débrouillé pour contacter un frère, il m’a balancé un peu d’argent, j’ai pu acheter quelques vêtements et rentrer au Niger. C’était humiliant. On aurait dû savoir.

Ma mère était très heureuse de me voir en vie. Ça faisait tellement longtemps que j’avais quitté ma famille ! Mes proches avaient vu des images, écouter la radio. Ils savaient que le voyage était dangereux, que des migrants se faisaient arrêter, enlever ou même tuer par des bandits. J’ai essayé de leur raconter ce que j’avais vécu mais je n’avais qu’une idée, c’était de repartir. Parce que je voulais réussir. Je voulais gagner de l’argent. Ils ont essayé de me consoler. Mais je voyais bien que la situation en Guinée était encore pire que celle en Algérie.

J’étais vraiment déçu. L’Algérie, c’était horrible mais au moins j’avais commencé à me prendre en charge. En Guinée, même en trouvant un boulot, je me suis rendu compte que je gagnais moitié moins qu’à Alger. C’est déplorable !

Un camion de l'OIM dans le désert du Ténéré lors d'une opération de sauvetage de migrants abandonnés par leur passeur. Crédits : OIM

"Une fois que tu es clandestin, ta liberté est morte"

Ma famille m’a convaincu de rester et je me suis dit que c’était idiot de retenter l’aventure clandestinement. Parce qu’une fois que tu es clandestin, ta liberté est morte. Tu n’as pas de respect. Tu ne peux plus t’exprimer. Tu as tout le temps peur de la police et de la gendarmerie.

Mon frère essaye de m’aider avec une petite entreprise de commerce. Je suis en train de gérer ça. J’aimerais monter ma propre boite mais quand tu dis ça aux gens, ils paniquent, qu’ils aient eux-mêmes de l’argent ou pas. Ils ne te font pas confiance.

Au moins, je vis entouré de mes proches. On espère toujours que ça ira mieux. Le désert c’est fini. Dans la vie, si on a la foi et la détermination nécessaire, aucune montagne n’est infranchissable. Inch’Allah, j’espère bien que je vais aller de l’avant !

Ce témoignage est à retrouver sous sa forme audio dans le Club de l’Auditeur, diffusé pour la première fois sur les ondes de la Deutsche Welle, le 4 novembre 2017.

Par Mireille Dronne

 

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