La troupe de comédiens de CK points dans la pièce "Je n'ai pas les mots...Wallah!". Crédit : Elena Brunet/CK Point
La troupe de comédiens de CK points dans la pièce "Je n'ai pas les mots...Wallah!". Crédit : Elena Brunet/CK Point

À la suite de leur participation à un atelier pour apprendre le français par le théâtre, une troupe mêlant réfugiés, demandeurs d'asile, sans-papiers et étudiants étrangers a monté "je n'ai pas les mots...Wallah!", une pièce où ils racontent leur parcours d'exil.

Leurs routes n’étaient pas faites pour se croiser. Ils viennent de Syrie, d’Erythrée, d’Afghanistan, de Tunisie, d’Egypte, du Mali, du Sénégal et de Côte d’Ivoire. Ils sont d’anciens professeurs de Conservatoire à Bamako ou d’Université en Syrie, d’anciens informaticiens, journalistes, musiciens ou acteurs. Mais le fil de leurs errances les a finalement menés en France, où ils ont tous choisi la scène pour raconter l’exil.

Réunis par la compagnie de théâtre engagé CK Points, ces neuf femmes et hommes ont monté en 2016 "Je n’ai pas de mots… Wallah!", une pièce originale qu’ils ont rejoué le 24 novembre sur la scène des Grands voisins, à Paris, dans le cadre du festival Migrant’ scène.

Leur aventure commune a commencé l’année dernière, au CentQuatre - 104, cette vaste halle du 19e arrondissement, anciennes pompes funèbres transformées il y a dix ans en un haut lieu culturel parisien. Depuis novembre 2013, la compagnie CK Points y organise régulièrement des ateliers d’apprentissage du français par le théâtre.  

Projet "d’action sociale et artistique", ces stages aident ceux qui ne connaissent pas le français ou qui ont "perdu les mots" à retrouver un langage, et une dignité. "Au théâtre, il y a une urgence, une nécessité de parler", commence Linda Fahssis, metteur en scène et instigatrice du projet avec la comédienne Hélène Capelle.

Apprendre le français autrement

Aiguillés par diverses organisations - comme l’association Langues plurielles, le Centre d’Animation La Chapelle ou le CADA  du Val de Marne - réfugiés, demandeurs d’asile ou sans-papiers se retrouvent ponctuellement au 104 pour apprendre le français "autrement", sans cahier, ni leçon de grammaire.

"Nous développons une méthodologie d’apprentissage de la langue non scolaire. On n’est pas là pour corriger les fautes d’accords mais pour pousser les apprenants à parler, à se débarrasser de leurs inhibitions, à reprendre confiance en eux", explique à Infomigrants Linda Fahssis, en précisant bien que cet atelier doit être complémentaire d’un cours de français plus classique.

En 2016, sur la cinquantaine de participants occasionnels, une dizaine de comédiens/apprenants a pris le goût de la scène ; ce qui n’était au départ qu’un atelier d’apprentissage de la langue devient un travail de création. "C’est un public avec qui il est difficile d’avoir une régularité en raison des situations compliquées et des obligations administratives. Mais peu à peu, un noyau dur s’est formé", ajoute Linda.

Mariam, Kamissa, Youssoufa, Abdullah, Perside, Narjès, Baher, Youssef, Linda et Hélène sont ainsi devenus une troupe sont ainsi devenus une troupe. Le temps d’une pièce du moins. À partir de leurs histoires personnelles et de leur parcours d’exil, ils ont créé "Je n’ai pas les mots…Wallah!".

"Un vrai spectacle pour dire ma vraie vie"

Youssef Walas, lui, ne manque pas de mots. Il en déborde. Il les débite comme une mitraillette, en anglais, en italien ou en arabe. Il parle sans lâcher son interlocuteur du regard. Sa cigarette aussi se consume vite : il laisse à peine le temps d’une bouffée pour qu’on puisse poser des questions.  Youssef en a marre qu’on lui pose des questions - il a trop souvent répondu aux inquisitions de la Préfecture, l'Ofpra, la CAF ou Pôle emploi.

Arrivé en France en 2016, ce Syrien de 43 ans était professeur d’Histoire à Damas. Il a quitté son pays en 2012 parce qu’il "ne voulait pas prendre les armes". Après la grande traversée - Turquie, Grèce, Italie, Danemark, Allemagne - c’est finalement en France qu’il a demandé l’asile. Il l’a obtenu il y a six mois et a décidé d’apprendre le français. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé sur une scène de théâtre.

"Au début, je voulais juste apprendre le français alors le centre d’animation de La Chapelle m’a conseillé d’aller au 104. Je ne connaissais rien au théâtre. J’y suis allé, j’ai commencé à bouger sur scène avec eux", raconte Youssef. Au départ, il s’amuse de ces gesticulations mais rapidement, il comprend qu’il tient l’opportunité de dire ce qu’il a sur le cœur : "Je voulais un projet sérieux, un vrai spectacle pour dire ma vraie vie".  

"On touche à de la matière brute"

Il n’est pas le seul à vouloir se raconter, face à un vrai public. Linda décide alors de professionnaliser son atelier et le spectacle s’écrit peu à peu, à partir de leurs récits. " … Wallah!" voit le jour dans la douleur : la pièce touche à des histoires sensibles.  "Nous sommes partis d’une matière brut et d’histoires sensibles, douloureuses, pas digérées. Parfois, en pleine improvisation, certains se mettaient à raconter leur vie, leurs blessures, leur colère", se souvient Linda.

Chez Youssef, la colère est palpable. Tapie derrière ses mots, elle peut jaillir à tout instant. Comme quand on lui demande pourquoi il a choisi dans la pièce de parler italien - langue qu’il parle couramment grâce à un ancien amour transalpin – et de chanter en arabe. "Je  voulais montrer que je parle italien, anglais, arabe. Je voulais montrer que je suis trilingue et éduqué. Et si je ne parle pas le français, c’est parce que ça fait un an que je suis là. Venez dans mon pays et apprenez l’arabe en un an ! Laissez-moi le temps, bordel !"

Youssef et ses partenaires de scène ont trouvé dans le théâtre une forme de catharsis mais aussi de respect : enfin, ils avaient un espace pour dire et être écouté. Alors il ne fallait pas rater l’occasion de faire passer le message : "Si on est là, c’est parce qu’il y a la guerre dans nos pays ! On nous voit comme des réfugiés, mais nous sommes avant tout des personnes et nous sommes éduquées. J’étais prof, maintenant je suis serveur, mais ce n’est pas important, je suis toujours la même personne. Nous sommes tous les mêmes personnes", explique Youssef, qui soudain, s’apaise : "Le  théâtre était l’endroit le plus juste pour le dire". Et, on l’espère, pour être entendu. 


Le syrien Youssef Walas sur scène.  Crédit : Elena Brunet / CK Points

Infos pratiques : 

>> Si vous voulez participer au prochain stage de CK Points pour apprendre le français par le théâtre, contactez la compagnie :  compagnie@ckpoints.fr

>> pour apprendre le français :  les organismes de formation CEFIL, Langues Plurielles, L’Ile aux Langues et Paroles Voyageuses ainsi que l’association Tous Bénévoles, proposent une formation intensive en français et un accompagnement socioprofessionnel à destination de réfugiés statutaires. Pour en savoir plus, voir le site de Langues plurielles


 

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