A Berlin, les loyers augmentent rapidement et les logements sociaux manquent cruellement
A Berlin, les loyers augmentent rapidement et les logements sociaux manquent cruellement

Pénurie de logements, obstacles juridiques et pratiques informelles de la part d’agents peu scrupuleux : les réfugiés qui cherchent un logement à Berlin sont dans une situation bien précaire. Même pour trouver une petite chambre, c’est souvent la croix et la bannière. Le reportage de Holly Young pour InfoMigrants.

Des pages et des pages d’emails défilent sur le téléphone d’Awad. Autant de tentatives pour tenter de décrocher un appartement. Mais c’est non et encore non.

Dire qu’il est difficile de trouver un logement à Berlin est un euphémisme. Il nous donne une idée de la chose avec quelques chiffres : il passe en moyenne six heures par jour à traquer les nouvelles petites annonces. Au moins autant de temps à visiter des appartements répartis aux quatre coins de la ville. L’attente pour obtenir les documents dont il a besoin pour signer un bail se compte en mois. "J’ai manifesté mon intérêt pour environ 1000 appartements. J’ai été invité à en visiter 10," raconte Awad, 44 ans. "Lors de ces visites, il y avait toujours entre 20 et 30 personnes qui étaient là en même temps que moi."

Pendant que nous parlons, son téléphone sonne. Depuis qu’il est arrivé de Syrie en 2015, c’est la énième fois qu’on lui dit ‘désolé, nous n’avons rien de libre’. Au cas où, Awad demande à son interlocuteur s’il, vraiment, il n’y a rien à faire. A l’autre bout du fil, la personne semble aimable. Cela atténue un peu la frustration du jeune Syrien.



Cela fait un an que je cherche un appartement.


Pour quelqu’un comme Awad, chercher un appartement est pratiquement un boulot à temps plein. D’autant qu’il doit parallèlement s’occuper de sa demande de regroupement familial s’il veut espérer pouvoir revoir, un jour, sa femme et ses trois enfants. Mais il ne cesse de se heurter à un mur : la bureaucratie kafkaïenne, les excuses ne menant à rien, les appartements qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus.

Pénurie de logement

Awad est un réfugié parmi des milliers d’autres. Tous espèrent trouver un toit alors qu’ils sont dans un pays qui fait face à une grave pénurie de logements. En Allemagne, environ un million de logements manquent à l’appel. A Berlin, une ville où les prix des loyers flambent et où le manque de logements sociaux est cruel, la situation est particulièrement grave. Non seulement la capitale doit loger les nombreux réfugiés arrivés depuis 2015 mais elle absorbe aussi 50.000 nouveaux résidents par an. Les autorités estiment à près de 275.000 le nombre de demandes en nouveaux logements. Et encore ce ne sont que des demandes liés à des revenus moyens.

Selon Awad, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne sur le marché des locations.



La priorité va aux Allemands. Ensuite aux Européens qui ont un travail. Puis viennent ceux qui touchent des prestations. Et enfin, tout au bout, les réfugiés ou toute personne ayant une origine arabe.


Alors que selon les régions, les exigences pour obtenir un logement varient, la plupart des personnes qui déposent un dossier pour obtenir l’asile sont tenues de passer les trois premiers mois de leur séjour en Allemagne dans un centre d’accueil officiel. Ce n’est que passé ce délai qu’ils peuvent emménager dans leur propre appartement.

Berlin, qui est soumis depuis quelques années à la double pression des nouveaux arrivants et des réfugiés, a cependant rapidement été dépassé par la situation. De nombreux demandeurs d’asile sont restés pendant de longues périodes dans des logements provisoires. Certains ont passé un an voire deux dans des centres d’urgence précaires ou dans des centres de conférences, des salles de sport, des grands magasins ou des aéroports.

Logents temporaires pour réfugiés à Berlin | Crédit : Holly Young

Sasha Langebach, porte-parole du LAF (Landesamt für Flüchtlingsangelenheiten), l’autorité berlinoise qui gère notamment les logements pour les réfugiés insiste sur les progrès réalisés. "Si l’on prend l’année 2017, l’office de Berlin pour les questions relatives aux réfugiés a concédé à plus de 3.500 personnes une autorisation pour louer un appartement. Nous payons la location, le chauffage, l’électricité ainsi que la caution," affirme encore Sascha Langenbach. Le porte-parole précise que 10.000 personnes ont pu aussi être réinstallées dans des logements temporaires, plus confortables que les centres d’urgence.

Obstacles supplémentaires

Malgré les progrès mis en avant par le LAF, de nombreux réfugiés bataillent dur pour trouver un toit et cette situation n’est pas seulement liée à la crise du logement. Un récent rapport de l’Institut de recherches empiriques sur les migrations et l’intégration (BIM) montre que à Berlin comme à Dresde, les deux villes étudiées, les demandeurs d’asile font face à des obstacles supplémentaires qui vont du manque d’informations aux obstacles légaux en passant par les discriminations dont ils sont victimes de la part des propriétaires.

Si le LAF soutient les réfugiés pour trouver un appartement le temps que leur dossier de demande d’asile soit traité, c’est l’agence pour l’emploi qui prend ensuite la relève. Celle-ci doit d’abord valider l’annonce immobilière avant que l’intéressé puisse emménager dans l’appartement en question. Or, selon le rapport du BIM, la bureaucratie aidant, le demandeur d’asile met souvent des semaines à obtenir une réponse. Le temps, pour le propriétaire, de trouver un autre locataire.

A en croire Awad, le rapport dit vrai. "Les agences immobilières dissent souvent que les autorités sont trop lentes et qu’on ne peut pas leur faire confiance pour les paiements," dit-il. "Si vous ne parlez ni anglais ni allemand, c’est pratiquement impossible de passer par la procédure officielle. Sauf, évidemment, si vous êtes prêt à payer un intermédiaire. Là, tout change."

Les courtiers informels

Dans l’ombre du processus officiel et fastidieux pour trouver un logement, le secteur informel se porte bien merci. Désormais, on peut trouver des intermédiaires à tous les coins de rue. Organisés en réseau, ils permettent de trouver rapidement un logement … moyennant commission.

Arrivé de Syrie à Berlin l’an dernier, Eli Waël Khleifawi, 31 ans, a vu l’industrie fleurir. Alors qu’il y a encore quelques mois, les courtiers demandaient 100 euros de commission, ils sont passés rapidement à 1000 euros. Waël a même entendu parler de sommes pouvant atteindre 4000 ou 5000 euros.


C’est un cercle infernal : les gens s’endettent de plus en plus pour pouvoir payer. Parfois, les intermédiaires prennent votre argent et disparaissent dans la nature.


Waël a passé trois mois dans la rue à Berlin parce que la ville n’avait pas de logement disponible | Crédit : Holly Young

"La plupart des réfugiés qui trouvent un logement passent soit par ces courtiers soit ils comptent sur l’appui de réseaux informels," dit Waël. "Il peut aussi s’agir d’amis ou de parents chez qui ils peuvent rester momentanément. Ou alors ils connaissent des Allemands ou des volontaires qui peuvent les aider pour accomplir leurs démarches."

Passer entre les mailles du filet

Et les autres ? Ceux qui n’ont ni les moyens ni les connections nécessaires pour trouver un logement ? Ils deviennent bien souvent les laissés pour compte du système officiel. "Je suis d’abord arrivé dans un endroit hors de la ville avant de venir à Berlin. Et là, les autorités m’ont dit qu’elles n’avaient aucune place dans les centres d’urgence," dit Waël. "J’ai dormi trois mois dans la rue."

Une étape éprouvante pour le jeune Syrien. "Parfois, il m’arrivait de trouver un peu d’argent et je pouvais passer une nuit dans une auberge de jeunesse. Il m’est aussi arrivé de dormir chez des gens dont j’avais fait la connaissance peu de temps avant" se souvient Waël. "J’ai aussi passé des soirées entières dans des bars qui restaient ouverts jusqu’au petit matin. Cela dit, la plupart du temps, c’est la rue qui m’a accueilli, les parcs en particulier. C’était pendant l’été donc ça allait, il faisait chaud. Mais il faut quand même faire très attention. Cela peut s’avérer très dangereux de passer la nuit dehors. Le Tiergarten en particulier : là-bas, il faut mieux éviter les endroits sombres."

Après des semaines d’incertitude, Waël finit enfin par trouver une chambre dans un appartement. Mais sa situation précaire continue de le tourmenter. "Je ne me suis pas encore remis, ni mentalement, ni physiquement, de cette expérience," dit-il.  

Awad, lui, a failli se retrouver dans la même situation lorsqu’il s’est fait expulser de son centre d’accueil parce qu’il avait fait la cuisine dans sa chambre. Heureusement, il a pu trouver un hébergement chez des parents ou plutôt une minuscule place pour déposer ces affaires. Lui, ses deux sœurs et son neveu ont emménagé avec une famille de sept personnes dans un trois pièces.

Après quoi, il a réintégré un centre d’accueil et partage désormais sa chambre avec sa sœur et son fils de 8 ans. La cohabitation n’est pas simple : "Lorsque mon neveu doit dormir, c’est extinction des feux pour tout le monde," raconte Awad.



Je ne peux pas travailler dans le calme et je n’ai aucun espace privé pour skyper avec ma famille.


Discrimination

Selon Waël, la discrimination envers les réfugiés peut aussi être structurelle lorsqu’elle touche à la bureaucratie qui est déjà lente et peu efficace. "Le système (de logements) à Berlin n’a pas été adapté pour des personnes qui viennent de pays en guerre", affirme-t-il.  

Mais c’est aussi au niveau personnel que les demandeurs d’asile se heurtent aux préjugés. "Si vous essayez de trouver un appartement par le biais d’agence privées, vous avez à faire à des Américains et des Européens qui vous disent juste "hi" et "bye". Et si vous voulez intégrer une collocation, autant oublier tout de suite : les gens pensent que les réfugiés vont mettre leur maison à sac."

Le centre de conférence ICC Messe Nord a été utilisé comme hébergement d’urgence pour les réfugiés après 2015. Les derniers résidents ont déménagé récemment | Crédit : Holly Young


Les différents groupes sociaux se livrent une lutte acharnée pour obtenir un logement à un prix abordable à Berlin,

dit Jutta Aumüller, chercheuse à l’Institut du développement démocratique et de l’intégration sociale. "C’est évident que la discrimination joue un grand rôle. Des études montrent qu’en général, les gens d’origine étrangère, et en particulier ceux qui viennent de pays musulmans, ont plus de difficultés à être acceptés comme locataires."Le rapport du BIM met en lumière des comportements révélateurs de la part des propriétaires interrogés à Berlin et à Dresde. Nombres d’entre eux sont réservés à l’égard des réfugiés. Certains évoquent les barrières linguistiques ou administratives. D’autres parlent des différences de "modes de vie", par exemple pour le tri des ordures ou le niveau sonore. D’autres encore disent franchement ne pas vouloir louer leur appartement à des réfugiés.

Selon Waël, la situation pourrait s’arranger si les agences pour l’emploi pouvaient augmenter de 100 euros leur soutien. Cela leur permettrait de suivre le rythme de l’augmentation des loyers, d’élargir les options de logement tout en évitant à l’Etat de payer des sommes élevées pour des logements temporaires.

Des propositions pour améliorer la situation

Dans son rapport, le rapport du BIM fait plusieurs propositions pour tenter d’améliorer la situation. Il s’agirait d’abord d’augmenter les moyens des travailleurs sociaux afin qu’ils soient à même de mieux soutenir les réfugiés dans leurs recherches pour trouver un logement en leur fournissant par exemple des informations adéquates dès le début. Du côté des propriétaires et des agences immobilières, le BIM suggère que les contrats de location soient disponibles dans plus de langues, que les intéressés reçoivent une formation adéquate et interculturel et qu’ils soient en mesure d’expliquer des documents compliqués et des processus bureaucratiques. Enfin, le BIM propose la mise en place d’un bureau des plaintes vers lequel les réfugiés pourraient se tourner en cas de discrimination.

"Tant que la situation ne changera pas", dit Waël, "on va continuer à profiter des réfugiés où c’est possible. Les entreprises privées loueront des places dans des foyers. Les hôteliers feront pareil avec leurs chambres. Et les courtiers continueront à gérer la rue. En somme, tout le monde continuera à se faire de l’argent sur le dos des réfugiés qui sont déjà tellement sous tension."


 

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