Le Syrien Mohamad Al Jounde, lauréat du Prix international de la Paix des Enfants, pose avec la Pakistanaise Malala Yousafzai, prix Nobel de la Paix en 2014. Crédits : KidsRights Foundation
Le Syrien Mohamad Al Jounde, lauréat du Prix international de la Paix des Enfants, pose avec la Pakistanaise Malala Yousafzai, prix Nobel de la Paix en 2014. Crédits : KidsRights Foundation

Un adolescent syrien, Mohamad Al Jounde, a reçu lundi le Prix international de la Paix des Enfants pour son action en faveur de l’éducation des enfants déplacés par la guerre en Syrie. Il est à l’origine d’une école créée au cœur du camps de réfugiés où il a vécu un temps, près de Beyrouth. InfoMigrants revient sur le parcours inspirant d’un jeune homme singulier.

C’est avec une émotion non dissimulée et les yeux embués de larmes que Mohamad Al Jounde est monté sur scène chercher le prestigieux Prix international de la Paix des Enfants qui lui était remis lundi 4 décembre lors d’une cérémonie dans l’illustre “salle des Chevaliers” à La Haye.

À 16 ans, ce jeune Syrien s’est distingué ces dernières années par son combat pour l’éducation des enfants. Il est notamment l’instigateur d’une école implantée dans un camp de réfugiés syriens près de Beyrouth où sont aujourd’hui scolarisés quelque 200 enfants.

"Je suis tellement heureux", a-t-il confié à InfoMigrants par téléphone. "Ce prix est l'occasion pour moi d'atteindre une audience internationale pour développer mes projets éducatifs et transmettre mes convictions". Et celles-ci sont justement bien arrêtées : "Oui c'est vrai, les réfugiés syriens vivent, pour la plupart, dans conditions misérables. Mais nous n'avons pas besoin de pitié. Nous sommes forts et résilients. Ce dont nous avons besoin, ce sont des opportunités pour l'avenir. Cela passe notamment par l'éducation", ajoute-t-il.

Sa plus grande crainte : que les enfants syriens d'aujourd'hui ne se transforment en une génération sacrifiée, perdue. "Comme tous les enfants, nous voulons aller à l’école et avoir des rêves”, a-t-il déclaré, en recevant sa récompense des mains de Malala Yousafzai, elle-même lauréate en 2013 et Prix Nobel de la Paix en 2014.

"L'avenir de la Syrie est entre les mains de ses enfants, et leur avenir dépend de l'éducation. Et en dépit de tout ce qu'ils ont vécu, Mohamad et sa famille ont permis à de nombreux enfants d'aller à l'école. Je suis fière de soutenir ses efforts", a réagi la jeune activiste pakistanaise, dans un communiqué de la fondation Kidsrights, organisatrice du prix.

“Les enfants des camps de réfugiés sont mes super-héros”

Le destin de Mohamad Al Jounde bascule un jour d’octobre 2013 lorsque ses parents décident de fuir la Syrie. Très actif depuis le début de la révolution contre le régime, le couple reçoit des menaces de mort et n’a d’autre choix que de tout quitter, la mère de Mohamad ayant déjà été incarcérée deux fois. “J’étais heureux en Syrie, j’avais une vie normale. Mais j’ai dû dire adieu à mes jouets, ma chambre, mes meilleurs amis, mon école et ma vie entière”, résume l’adolescent sous les regards bienveillants de son père, sa mère et sa sœur, présents à La Haye.

Photo d'enfance de Mohamad et sa mère en Syrie. Crédits : KidsRights Foundation, famille Al Jounde

Au terme d’un long périple, la famille pose ses valises dans la région de Beyrouth. “Même si j’avais 12 ans quand je suis arrivé au Liban, je me sentais comme un nouveau-né. Tout ce que je connaissais avait disparu. Je n’avais plus que ma famille et je ne pouvais pas aller à l’école à cause de notre mauvaise situation financière”, se souvient-t-il.

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Au bout de plusieurs mois, la famille réalise qu’elle n’a “aucun avenir” au Liban. “En juillet 2014, on a donc décidé d’envoyer mon père en Europe dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure”. Une séparation très mal vécue par le jeune garçon qui, pour compenser le manque, commence à s’entourer d’enfants de son camps. “C’était avant tout pour m’en faire des amis. Mais ils m’ont montré qu’ils avaient la capacité d’être heureux et de continuer à rêver. Ce que j’avais totalement oublié depuis mon départ de Syrie. Ces enfants sont devenus ma force, mes super-héros”, raconte-t-il.

Le goût de l’enseignement depuis l’âge de 12 ans

C’est ainsi que lui est venue l’idée de construire un lieu d’apprentissage et d’échange en plein milieu du camps de réfugiés. Mohamad n’a alors que 12 ans, mais il commence à enseigner à ses camarades les mathématiques et l’anglais. En parallèle, il s’initie à la photographie et immortalise le quotidien des milliers de petits Syriens errant comme lui dans les méandres du camps de réfugiés.

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De simple tente de fortune, l’école de Mohamad est aujourd’hui installée dans un vrai bâtiment, avec du personnel dédié aux 200 élèves qui s’y précipitent chaque jour. On y apprend l’anglais, l’algèbre, les arts plastiques, mais aussi l’égalité des sexes et la photographie, devenue la grande passion de Mohamad. “Lorsque les gens sont trop timides pour parler, un cliché peut tout dire à leur place”, souligne le jeune homme qui encourage les jeunes Syriens à prendre des photos où qu’ils soient afin de “créer des souvenirs” et ne pas vivre dans le passé.

Mohamad Al Jounde enseigne les rudiments de la photo à un jeune réfugié. Crédits : KidsRights Foundation

Bien qu'il vive aujourd'hui en Suède avec son père, Mohamad continue d'entretenir des liens étroits avec son école au Liban. "Je suis en contact régulier avec notre équipe sur place. Et ma mère et ma soeur qui sont encore au Liban [dans l'attente de leurs papiers] sont aussi présentes sur le terrain", explique-t-il à InfoMigrants.

Fier de son accomplissement, l'adolescent ne veut toutefois pas en rester là. “Une seule école, ce n’est pas assez”, a-t-il lancé dans son discours de remerciements, appelant les pouvoirs publics et donateurs privés à investir dans l’éducation des jeunes syriens. Ces derniers sont, selon l’ONU, deux millions à être privés d’école et 25 millions à vivre actuellement en zone de conflit.

Le Prix international de la Paix des Enfants est doté de 100 000 euros qui sont investis dans des projets liés à la cause du lauréat. Mohamad est en discussions avec la Fondation KidsRights pour déterminer à qui cet argent sera précisément octroyé.

 

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